Alors que les États-Unis prenaient le 17 septembre une décision « historique » de l’aveu même du président chypriote, Nicos Anastasiades, en décidant de mettre fin à l’embargo sur les armes à destination de Chypre qui était en vigueur depuis plusieurs décennies (1), le même jour la présidente de la Chambre des représentants américaine, Nancy Pelosi, se déplaçait en Arménie. La concomitance des deux événements, Nancy Pelosi étant le plus haut responsable américain à se rendre à Erevan depuis l’indépendance de l’Arménie en 1991, ajouté au fait que cette visite survenait après une offensive militaire de l’Azerbaïdjan, soutenue par la Turquie, contre le territoire de l’Arménie, pouvait difficilement relever du simple hasard. Mais les déclarations du troisième personnage de l’État américain le 18 septembre ont fait l’effet d’un véritable coup de tonnerre. Au point qu’il est légitime de se poser la question de savoir si ces propos et la décision de mettre fin à l’embargo sur les armes à destination de Chypre ne préfigurent pas un retournement des alliances en Méditerranée orientale de la part de Washington ou à tout le moins un très sérieux avertissement des États-Unis à Recep Tayyip Erdogan.

Jugez-en plutôt. Nancy Pelosi n’a pas hésité à désigner l’Azerbaïdjan comme étant responsable des affrontements qui se sont déroulés durant la semaine et cela dans des termes qui ne laissent place à aucune ambiguïté : « Nous condamnons fermement ces attaques, au nom du Congrès, qui menacent la perspective d’un accord de paix si nécessaire. L’Arménie a une importance particulière pour nous en raison de l’accent qui a été mis sur l’aspect sécuritaire après les attaques illégales et meurtrières de l’Azerbaïdjan sur le territoire arménien». Mais Nancy Pelosi est allé encore plus loin. Beaucoup plus loin. Elle n’a pas hésité à déclarer : « Au Congrès (qui rassemble le Sénat américain et la Chambre des représentants), nous tenons la Turquie et l’Azerbaïdjan responsables du conflit existant au Nagorny Karabakh ». C’est une véritable gifle, un camouflet diplomatique adressé aux revendications de l’Azerbaïdjan sur cette province peuplée majoritairement par des Arméniens et ayant décidé de faire sécession de l’Azerbaïdjan. Pour comprendre l’importance de ces propos, il faut savoir que jusqu’à présent la position diplomatique des États-Unis sur le sujet était davantage en faveur de l’Azerbaïdjan alors que l’Arménie bénéficiait plutôt du soutien russe. On imagine sans peine la surprise de Bakou et d’Ankara ! D’autant qu’à ces paroles fortes, et comme si cela ne suffisait pas, la présidente de la Chambre des représentants a décidé de déposer des fleurs au mémorial du génocide arménien honorant la mémoire des 1,5 million d’Arméniens massacrés dans l’Empire ottoman durant la Première guerre mondiale.

On se condamne à ne pas comprendre ce qui se passe dans les relations entre Washington et Ankara si on ne prend pas en compte le fait que depuis quelques années la Turquie de Recep Tayyip Erdogan opère un spéculaire rapprochement avec la Chine de Xi Jinping. Que cela soit au niveau diplomatique, économique ou géopolitique. En 2019, dans un article intitulé « La Turquie et la Chine partagent une vision de l’avenir », le Président turc affirmait qu’Ankara et Pékin avaient des « responsabilités majeures à mesure qu’un nouvel ordre mondial émerge ». Vue de Chine le pivot de cette coopération repose sur l’intégration de la Turquie dans le projet stratégique des nouvelles routes de la Soie qui fait désormais de la Turquie un pays important aux yeux de la Chine. Les échanges commerciaux entre les deux pays se sont diversifiés dans des domaines aussi variés que l’énergie, les technologies, la défense ou les infrastructures faisant de la Chine le troisième partenaire commercial de la Turquie. Alors que les relations entre la Turquie et ses partenaires de l’OTAN sont de plus en plus tendues, le président turc bascule progressivement d’une alliance atlantiste vers l’Eurasie (2). Au point que Recep Tayyip Erdogan n’a pas hésité à affirmer au lendemain du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) qui s’est tenu à Samarcande, en Ouzbékistan, du 15 au 16 septembre 2022 que « l’objectif » de la Turquie est l’adhésion à l’OCS. Lorsqu’on sait que cette organisation, qui rassemble notamment la Russie et la Chine, se fixe comme objectif avoué de contrebalancer l’influence occidentale et tout particulièrement de son bras armé qu’est l’Otan on peut raisonnablement penser que le président turc ne pourra pas indéfiniment maintenir ce jeu d’équilibriste entre des partenaires que tout oppose. Washington vient de lui rappeler qu’il va devoir rapidement choisir son camp…

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2022/09/17/les-etats-unis-adressent-un-avertissement-a-erdogan/

(2) Cela n’est pas sans rappeler l’évolution d’un certain Vladimir Poutine…