Depuis fin août la Turquie s’est lancée dans une nouvelle surenchère verbale contre la Grèce. Rien de nouveau allez-vous me dire. Pas vraiment. Tout d’abord on enregistre ces derniers mois chez Recep Tayyip Erdogan une inquiétante dérive « poutinienne ». Il semble vivre de plus en plus dans un monde parallèle dans lequel il se persuade que ses délires sont la réalité. Un peu comme lorsque Poutine accuse le gouvernement de Kiev d’être composé de nazis. Ainsi début septembre le président turc a accusé contre toute évidence la Grèce de violer son espace aérien et d’ajouter que la Grèce paiera un « prix élevé » si elle continue à violer l’espace aérien d’Ankara et de « harceler » les avions turcs en mer Égée. Ou comment attribuer à son voisin ses propres turpitudes alors que la Turquie viole quasi quotidiennement l’espace maritime et aérien de la Grèce depuis des années. En quelque sorte le monde à l’envers. Mais le satrape d’Anatolie est allé encore plus loin dans ses provocations en menaçant d’envahir des portions du territoire grec : « Votre occupation des îles (de la mer Egée) ne nous lie en rien. Le moment venu, nous ferons le nécessaire. Nous pouvons arriver subitement la nuit ». Là encore le dirigeant turc justifie ses menaces en accusant la Grèce de militariser les îles grecques situées à proximité des côtes turques contrairement à ce que prévoit les traités de paix de Lausanne en 1923 et de Paris en 1947. Or il n’en est rien.

Et là encore le parallèle avec Vladimir Poutine est inquiétant. Si le premier justifie son invasion de l’Ukraine par le fait qu’elle appartiendrait historiquement à la Russie et que son adhésion à l’OTAN constituerait une menace existentielle pour la Russie, le second est un adepte de la doctrine turque de la « Patrie bleue » élaborée au début des années 2000 par des amiraux nationalistes. Le principe de cette doctrine vise à modifier les frontières maritimes en mer Egée et en Méditerranée orientale afin de réduire les zones économiques exclusives de la Grèce et de Chypre (ZEE) afin que la Turquie puisse prétendre à l’exploitation des ressources gazières dans ces zones maritimes. Or depuis 2019 Erdogan n’a pas cessé de multiplier les provocations en envoyant des navires de forage, soutenus par sa marine de guerre, dans la Zone économique exclusive de Chypre sous prétexte que son occupation illégale du nord de l’île lui donnerait le droit d’exploiter les gisements de gaz au large des côtes chypriotes (1). Dans les faits cette politique d’obstruction de la Turquie revient à empêcher l’exploitation des ressources gazières. On aurait tort de prendre ces menaces à la légère. Comme je l’ai déjà écrit le 21 octobre 2021 il faut écouter et prendre au sérieux l’impérialisme néo-ottoman de Recep Tayyip Erdogan puisque ses paroles sont corroborés par des faits tangibles (2).

De plus, la guerre en Ukraine donne des opportunités nouvelles au président turc. Ce conflit a déjà permis à la Turquie de bloquer la flotte russe en mer Noire avec la fermeture des détroits. Elle rend également la présence des troupes russes en Syrie plus difficiles ne serait-ce que sur la question de leur approvisionnement et de la rotation des troupes. D’ailleurs pour faire face aux difficultés rencontrées dans le Donbass, Vladimir Poutine a rapatrié une partie du contingent russe en Syrie. Erdogan n’a donc aucune crainte à avoir quant au risque de devoir combattre sur deux fronts en même temps. Et si on ajoute à cela que les sanctions occidentales empêchent toute liaison aérienne entre la Grèce et la Russie le moment est idéal pour Ankara puisque Athènes ne pourra recevoir aucune aide de la part du frère russe qui se veut le protecteur de tous les orthodoxes. D’autre part, la situation géopolitique actuelle rend la Turquie indispensable aux yeux de Washington. Recep Tayyip Erdogan est en position de force et le sait parfaitement comme le prouve son chantage à l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. Il peut juger que le moment est favorable pour se lancer dans une aventure militaire surtout si il estime que celle-ci peut lui permettre de rétablir sa popularité dans la perspectives des élections législatives et présidentielles de juin 2023 qui s’annoncent très serrées.

D’aucun répondront que cela est irréaliste car la Turquie et la Grèce sont des membres de l’OTAN ce qui empêcherait selon eux tout conflit entre les deux pays. Mais c’est justement le contraire. La présence de ces deux nations au sein de l’OTAN paralyserait l’action des États-Unis qui seraient bien en peine d’intervenir contre l’une des parties. Et les autres membres seraient tout autant ennuyés. Recep Tayyip Erdogan tablerait sur le fait accompli et la rapidité de son action. En effet, envahir quelques îles grecques semble être à la portée de la deuxième armée de l’OTAN d’autant plus que ces îles n’abritent aucune force militaire. Bien entendu les condamnations diplomatiques pleuvront ainsi que des sanctions économiques qui ne feront pas vaciller davantage le satrape d’Anatolie qu’elle ne font plier l’autocrate russe. Et rapidement la Grèce se retrouverait seule face à l’ennemi et dans l’incapacité de renverser la situation militaire au regard de la disproportion des forces entre les deux pays. Puis viendrait rapidement des appels à l’apaisement et aux négociations de la part de l’ONU mais également des… États-Unis et de l’Union européenne. Tout le monde se justifiera en prétendant qu’il est urgent d’imposer un cessez-le-feu quitte à ce qu’il se fasse au prix d’un rapport de force favorable à la Turquie. Ne doutons jamais de notre capacité à repousser les limites de la lâcheté. D’autant plus que de nombreux pays européens accueillent de fortes minorités turques qui votent massivement en faveur d’Erdogan. Tout cela pour finalement déboucher sur des negociations qui en vérité viendraient entériner les conquêtes de la Turquie comme cela se passe à Chypre depuis l’invasion turque de… 1974 ! Recep Tayyip Erdogan sait tout cela.

Cette lâcheté des Européens il peut la constater tous les jours dans le conflit qui oppose l’Arménie à l’Azerbaïdjan. Depuis plusieurs jours le dictateur de Bakou a lancé ses troupes à l’assaut des lignes de défense arméniennes. Le but de l’Azerbaïdjan et de la Turquie est ni plus ni moins que de s’emparer du Sud de l’Arménie (la zone entourée en bleu) qui leur permettraient de relier l’Azerbaïdjan à l’enclave azérie du Nakhitchevan située près de la frontière turque. Dès lors existerait une continuité territoriale entre la Turquie et l’Azerbaïdjan. Cette offensive des forces turco-azerbaïdjanaises est à replacer dans le cadre du projet du panturquisme dont Recep Tayyip Erdogan s’est fait le chantre depuis des années. C’est au nom de ce même panturquisme que les Arméniens avaient été génocidés en 1915… Bien entendu ce n’est pas un hasard si cette offensive survient au moment où la Russie, garante du cessez-le-feu de 2020, est enlisée en Ukraine. Celle-ci est dans l’incapacité de jouer son rôle de force d’interposition démontrant une fois encore que Vladimir Poutine est un piètre stratège. La Turquie étant en passe de réussir à marginaliser Moscou dans le sud du Caucase.

Cette situation tragique dans laquelle se trouve plongée l’Arménie qui joue son existence, plaide en faveur de mon souhait de voir la France intégrer l’Arménie dans une alliance européenne en Méditerranée orientale (3). Cette alliance qui reste à construire peut s’appuyer néanmoins sur l’accord signé entre Paris et Athènes le 28 septembre 2021. Cet accord qui est passé quasiment inaperçu dans la population française est pourtant fondamental car il peut potentiellement entraîner notre pays dans un conflit puisqu’il prévoit “une assistance militaire directe de la France vers la Grèce et inversement, en cas d’attaque par un pays tiers, même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances ». Même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances… Cela vise directement la Turquie qui appartient à l’OTAN tout comme la France et la Grèce. Emmanuel Macron a ainsi scellé le 28 septembre 2021 une véritable alliance militaire avec Athènes qui peut entraîner la France dans une confrontation avec la Turquie. Reste à savoir si le président français aurait le courage de l’appliquer si les circonstances l’exigeaient… Cette alliance pourrait s’étoffer en intégrant Chypre, l’Italie et donc l’Arménie. Le temps presse car l’Europe semble ne vouloir rien faire pour empêcher l’agression turco-azérie contre l’Arménie. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, veut traduire Vladimir Poutine devant un tribunal criminel mais se compromet dans le même temps avec l’autocrate azéri, Ilham Aliyev, pour quelques m3 de gaz (5). Son silence prolongé devant l’agression de l’Azerbaïdjan, qui la rende complice de ces crimes, prouve qu’il n’y a rien à attendre de ce côté là. Il s’agit d’une faute stratégique car ne pas stopper l’Azerbaïdjan dans sa volonté de s’emparer de territoires arméniens revient à inciter la Turquie à se lancer dans une aventure militaire en Méditerranée orientale. L’Europe en pensant jouer la carte de l’apaisement encourage ainsi un conflit bien plus dangereux.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2022/08/31/comment-leurope-se-prive-du-gaz-chypriote-en-cedant-au-chantage-turc/

(2) https://europarabellum.com/2021/10/04/pourquoi-il-faut-prendre-recep-tayyip-erdogan-au-serieux/

(3) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/

(4) https://europarabellum.com/2022/06/10/la-france-doit-se-preparer-a-une-potentielle-confrontation-militaire-avec-la-turquie/

(5) https://europarabellum.com/2022/07/24/le-canossa-de-ursula-von-der-leyen-ou-quand-la-honte-le-dispute-au-ridicule/