Difficile de ne pas se réjouir des succès de la contre-offensive ukrainienne. Au sud mais surtout sur le front nord. Dans les médias il y une certaine unanimité pour dire que cet effondrement est une réelle surprise. Pourtant, dès le 19 mars (1) nous soulignions la faiblesse de l’armée russe, ce qui militait à nos yeux pour une intervention des armées européennes en Ukraine : « le premier bilan que l’on peut tirer de ce premier mois de guerre c’est que le mythe de l’armée russe s’est effondré. Celle-ci a étalé ses faiblesses. Elles sont nombreuses. La plus criante étant sans doute son incapacité à mettre en place une logistique digne de ce nom allant jusqu’à devoir utiliser en urgence des véhicules civils pour transporter ses troupes vers le front. Sans parler des carences énormes concernant le ravitaillement en essence, nourriture, munitions etc… Le roi est nu. Les Européens doivent comprendre que c’est le moment de défier la Russie. Il ne faut pas lui laisser le loisir de se redresser et de reconstituer ses forces ».

L’ampleur de la débâcle de l’armée de Vladimir Poutine est impressionnante. En quelques jours elle a perdu le terrain qu’elle avait mis des mois à conquérir. Pour une fessée c’est une belle fessée. Pour autant, comme on a coutume de le dire, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Surtout lorsque cet ours est russe. Napoléon 1er avait pour habitude de dire qu’il ne fallait pas seulement tuer le soldat russe mais qu’il fallait ensuite le pousser pour qu’il tombe. Mais cette armée russe, critiquée à la télévision par Vladimir Poutine, est-elle encore prête à mourir pour les ambitions démesurées du Kremlin ? Des premiers craquements au sein du pouvoir à Moscou apparaissent. Qui des colombes (favorables à des négociations avec Kiev) ou des faucons (favorables à une guerre totale, y compris l’emploi de l’arme nucléaire) l’emportera ? Il est trop tôt pour le savoir. Mais difficile d’imaginer que Vladimir Poutine puisse en rester là. Une défaite vécue comme une humiliation rendrait très difficile son maintien au pouvoir voir même sa survie physique. Le danger d’une escalade est bien réel.

Dans ces conditions la rencontre le 15 septembre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping s’avère être cruciale pour le président russe. Plus que jamais le maître du Kremlin tel un simple vassal en est réduit à quémander le soutien de la Chine. Seul problème, la Chine a toutes les cartes en main. Quelque soit l’issue du conflit, que la Russie sorte humiliée et vaincue ou qu’elle triomphe en Ukraine, la Chine sera la grande gagnante. Dans tous les cas elle en retirera un très grand bénéfice. En cas de défaite russe la pression de la Chine en Asie centrale se fera encore plus forte (2) et ses prétentions sur l’extrême orient russe n’en seront que plus aiguisées. Une Russie vaincue, déstabilisée et affaiblie durablement tant au niveau économique que militaire sera incapable de s’opposer aux prétentions chinoises. Mais heureusement pour Poutine, et malheureusement pour les Ukrainiens et les Européens, je pense que Xi Jinping privilégiera le second scénario. Car en cas de victoire russe, ou dans le scénario d’une aggravation du conflit, elle en retirera un avantage stratégique immense. Si l’Asie centrale et l’extrême orient russe sont des objectifs importants ils ne sont pas la PRIORITÉ du régime communiste. La priorité reste encore et toujours la conquête de Taïwan.

Depuis le début Pékin considère le théâtre ukrainien comme une formidable opportunité d’obtenir une victoire stratégique sur les États-Unis. Pour les stratèges de l’empire du milieu un conflit prolongé en Europe (l’Ukraine aujourd’hui mais sans doute la Moldavie demain, la Géorgie, la Bosnie ou même les pays baltes après-demain) offrira l’avantage d’accaparer l’attention des États-Unis, ce qui allégera d’autant la pression sur le front asiatique. Écarteler au maximum les forces de son principale adversaire afin de pouvoir avancer ses pions dans la zone Indo-Pacifique voilà l’intérêt de la Chine dans le conflit ukrainien. C’est la raison pour laquelle Xi Jinping a renforcé ces dernières années son alliance avec Vladimir Poutine. La Chine voit avant tout en la Russie un instrument de déstabilisation permettant d’éparpiller les forces de son adversaire américain. Tout comme la Turquie pourrait très bien le devenir demain dans le cadre d’un affrontement avec la Grèce. Voilà des mois que j’alerte les Européens sur la stratégie chinoise qui consiste à souffler sur les foyers qui fragilisent notre continent. Le soutien de Pékin à l’été 2021 au dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, durant la crise des migrants n’est qu’un avant-goût de ce qui nous attend (3). Son rapprochement avec la Turquie est à surveiller comme le lait sur le feu. Car la Chine saisira toutes les occasions de porter le fer dans les plaies européennes non seulement pour nous punir de notre alliance avec les États-Unis mais surtout pour fixer le maximum de troupes américaines sur le sol européen. C’est pourquoi je ne crois pas à un abandon de la Russie par la Chine.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2022/03/19/les-etats-unis-et-lotan-doivent-imperativement-sortir-de-lequation-ukrainienne/

(2) https://europarabellum.com/2022/09/03/comment-vladimir-poutine-a-perdu-lasie-centrale-en-attendant-la-siberie/

(3) https://europarabellum.com/2021/12/16/veillee-darmes-xi-jinping-sort-du-bois/

Les articles expliquant la stratégie chinoise et notamment son rôle dans son soutien à la Biélorussie dans l’instrumentalisation de la crise des migrants étant trop nombreux à citer nous ne pouvons que vous inviter à les consulter sur notre blog.