Les premiers effets géopolitiques négatifs qui sont la conséquence de son agression envers l’Ukraine se produisent exactement là où je l’avais prévu. Dans un article du 28 octobre 2021 (1) j’avais prévenu que l’alliance entre la Russie et la Chine s’avèrerait être un marché de dupes pour la première : « Dans l’affrontement gigantesque qui se prépare entre Pékin et Washington, Moscou est relégué au second rang. La Russie n’est pas mieux traitée par la Chine que l’Europe ne l’est par les États-Unis. Pire, les intérêts de la Chine correspondent de moins en moins avec ceux de la Russie (…) en Asie centrale, dans les républiques musulmanes de l’ex-URSS, la Russie se voit désormais concurrencée par la Chine elle-même. Alors que Pékin tente de constituer une alliance avec le Pakistan et l’Afghanistan, elle cherche également à rassurer les voisins nordistes du régime des Talibans. Ces derniers, par l’intermédiaire du vice-gouverneur Taliban de la province du Badakhshan, avaient provoqué l’inquiétude du Tadjikistan en annonçant début octobre la création d’un bataillon de kamikazes stationné à proximité de la frontière entre les deux pays. Et bien fin octobre le Tadjikistan a approuvé un projet de construction… d’une base militaire chinoise dans le pays. Celle-ci accueillera des troupes chinoises dont la mission sera d’offrir une assistance militaire. Coup de maître pour la Chine. En démontrant qu’elle est prête à assurer la protection militaire des pays d’Asie centrale contre les Talibans si le besoin s’en faisait sentir, elle les incite en retour à reconnaître le régime des Talibans avec lequel Pékin recherche une alliance. Et le tout dans une région qui était jusqu’à présent la chasse gardée de l’influence russe. Ainsi en dépit de son alliance avec la Chine, la Russie est de plus en plus isolée. Cette alliance s’avère être un marché de dupes. Petit à petit Pékin grignote les positions russes et concurrence l’influence russe, jusque dans son proche environnement, lorsqu’elle ne la remplace pas purement et simplement ».

Et bien nous y sommes ! La guerre en Ukraine est venue parachever ce processus mortifère. Contrainte par ce conflit à une alliance avec Pékin, la Russie est de plus en plus isolée sur la scène internationale. Elle s’est définitivement coupée de l’Europe à la grande satisfaction des États-Unis et… de la Chine qui voit la Russie se placer ainsi entièrement entre ses mains. Que cela soit sur le plan diplomatique, militaire, économique ou financier, l’emprise de Pékin sur Moscou ressemble à celle d’un anaconda qui resserre lentement mais sûrement ses anneaux sur sa proie. Il est donc logique d’en percevoir les premières conséquences géopolitiques. La Russie accélère sa perte d’influence dans ses anciens protectorats d’Asie centrale au profit de la Chine. Au Tadjikistan, comme on l’a vu avec l’implantation de l’armée chinoise, mais les observateurs ont été surtout surpris par le refus du Kazakhstan de s’aligner sur la politique russe en Ukraine. Les autorités kazakhs ont notamment refusé de reconnaître l’indépendance des deux républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk. Pour bien comprendre la portée de ce geste rappelons-nous qu’en janvier dernier Vladimir Poutine était intervenu militairement au Kazakhstan pour soutenir le pouvoir du président Kassym-Jomart Tokaïev en prise avec une révolte populaire alimentée en coulisses par des clans rivaux. Ce geste de défi, encore totalement inconcevable il y a peu, a été rendu possible par le développement du soft power chinois en Asie Centrale qui s’appuie essentiellement sur des investissements colossaux dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie. Grâce à cette politique d’influence Pékin détache progressivement les anciennes républiques musulmanes de l’ex-URSS de l’orbite de Moscou. Les économies de ces pays dépendant de plus en plus des investissements de la Chine.

Enlisée dans un conflit avec l’Ukraine, la survie de son économie devenant de plus en plus dépendant de sa coopération avec la Chine, la Russie est dans l’incapacité de s’opposer à la prise de contrôle par Pékin de cette partie du monde. Le processus est irréversible. Vladimir Poutine restera dans l’histoire de son pays comme le dirigeant qui aura perdu le contrôle de l’Asie Centrale. En attendant davantage ? En effet, ces pays connaissent une poussée démographique. Le Kazakhstan, pour ne parler que de lui, a ainsi un taux de fécondité de près de 3 enfants par femme. À comparer au déclin démographique de la Russie, que la guerre en Ukraine ne fera qu’accélérer, qui selon les projections des Nations unies, passera de 146 millions à 136 millions en 2050. Les vastes étendues désertiques au nord de la frontière du Kazakhstan avec la Russie ne demandent qu’à être peuplées par de nouvelles populations. Ambition qui ne manquera pas d’entrer en raisonnante avec celle de la Chine qui a désespérément besoin de plus de terres et de ressources et qui dispose d’une frontière commune de 4.000 kilomètres avec la Russie. Cet intérêt commun pourrait pousser la Chine et ses alliés à convoiter cet espace immense et de plus en plus vide. En sachant que les trois-quarts de la population russe vivent déjà dans la partie européenne, il pourrait y avoir à terme une vente de territoire à la Chine. À ceux qui pensent que cela relève de la science-fiction ils feraient mieux de se souvenir que la décision du Tsar de vendre l’Alaska aux États-Unis en 1867 découlait d’une situation analogue puisque l’empire russe traversait une grave crise financière et qu’il craignait de perdre ce territoire dans une confrontation militaire avec l’empire britannique qui possédait le Canada voisin.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2021/10/28/vladimir-poutine-est-en-plein-desarroi-le-moment-nest-il-pas-venu-de-lui-tendre-la-main/

(2) https://europarabellum.com/2022/06/08/quand-leffondrement-strategique-de-la-russie-amenera-la-chine-aux-portes-de-leurope/