On peut observer depuis plusieurs semaines une danse du ventre frénétique, indécente et stupide de la part des dirigeants européens auprès de régimes qui sont à bien des égards des ennemis de la civilisation européenne. Se détourner de la dépendance au gaz russe pour se placer pieds et mains liés dans une dépendance tout aussi nocive envers l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Azerbaïdjan ou l’Algérie pose la question de la cohérence géopolitique de l’Europe. On peut classer les alternatives acceptables au gaz russe selon trois catégories. La première que je qualifierai d’idéale, tant au niveau géopolitique qu’économique, rassemble deux pays européens qui sont la Norvège et le Royaume uni. Malheureusement, même si ces deux pays ont consenti à maximiser leur capacité d’exportation vers les pays européens, ils ne sont pas en mesure de compenser le déficit en provenance de Russie. Loin s’en faut. La seconde catégorie que l’on peut qualifier de pis-aller porte les Européens à se tourner vers le Canada et les États-Unis. Mais il s’agit à la fois d’une solution onéreuse, peu satisfaisante sur le plan géopolitique puisqu’elle accroît notre dépendance énergétique envers Washington et de surcroît peu respectueuse de l’environnement. La dernière catégorie qui est sujette à un accord diplomatique international (1) concerne le gaz en provenance d’Iran mais cette solution risque de prendre du temps ne serait-ce que pour remettre en état les infrastructures paralysées depuis des années par les sanctions économiques envers ce pays. On le voit les alternatives qui permettent de compenser le gaz russe tout en limitant au maximum la dépendance de l’Europe envers des pays dont les régimes sont nuisibles sont assez limitées. Dans ces conditions, il est totalement incompréhensible que les Européens fassent l’impasse sur la question du gaz chypriote. Chypre étant de surcroît, faut-il le rappeler, un État membre de l’Union européenne.

Ces dernières années des gisements de gaz ont été découverts au large de l’île promettant des réserves considérables. On parle ici de réserves potentielles comparables à celles… de la mer du Nord. Comme on peut le voir sur la carte ces gisements se trouvent au sud de l’île et les différents blocs d’exploitation ont déjà fait l’objet d’une répartition entre plusieurs compagnies de la part du gouvernement chypriote. Les plus importantes étant ExxonMobil, Total, ENI, Qatar Petroleum, Shell, Noble Energy et Delek.

Tout est donc réuni pour que l’île devienne une plateforme exportatrice de gaz vers toute l’Union européenne au moment où celle-ci se veut moins dépendante de la Russie. Notons que tous ces blocs d’exploitation se trouvent dans la ZEE (zone économique exclusive) de Chypre. Alors, où est le problème ? Il faut savoir que la Turquie occupe depuis 1974 en toute illégalité le nord de Chypre en maintenant en permanence une force militaire de 30.000 hommes. Erdogan n’a cessé depuis 2019 de multiplier les provocations contre la République de Chypre, membre de l’Union européenne, et n’hésite pas à envoyer des navires de forage, soutenus par sa marine de guerre, dans la Zone économique exclusive de Chypre sous prétexte que son occupation illégale du nord de l’île lui donnerait le droit d’exploiter les gisements de gaz au large des côtes chypriotes. Au regard du droit international cette prétention est infondée mais dans la réalité la Turquie se fait de plus en plus agressive, n’hésitant pas à utiliser ses navires de guerre dès 2018 pour bloquer un navire de forage appartenant à la compagnie italienne des hydrocarbures Eni alors qu’il se dirigeait vers des gisements gaziers situés dans le bloc 3 de la Zone économique exclusive de la République de Chypre provoquant alors la suspension du forage (2).

En dépit des condamnations internationales en provenance des États-Unis ou des puissances européennes, la Turquie n’a jamais cessé de multiplier les menaces et les provocations pour bloquer l’exploitation du gaz chypriote. La tension culmina durant l’été 2020 lorsque le président turc multiplia les manœuvres militaires au large de Chypre n’hésitant pas à envoyer ses propres navires de forage dans la Zone économique exclusive de Chypre. Cette stratégie turque d’obstruction fait dire à Fiona Mullen, spécialiste de la question du gaz en Méditerranée orientale qu’ « en raison de l’action de la Turquie dans la ZEE, il n’est pas certain que Chypre puisse vendre du gaz ». Cette situation de blocage est d’autant plus inadmissible qu’il y a encore quelques jours on apprenait la découverte par les compagnies Eni et TotalEnergies d’un nouveau gisement de gaz naturel considérable au large de Chypre dont le potentiel est estimé à près de 71 milliards de mètres cubes de gaz naturel, mais qui selon les deux compagnies européennes pourrait être bien plus important encore. Dans ces conditions le silence des autorités européennes est non seulement incompréhensible mais surtout inadmissible. Alors que nos dirigeants ne cessent d’annoncer à leurs populations qu’elles vont devoir subir des conséquences économiques et sociales douloureuses et qu’ils appellent ces mêmes populations à faire des économies d’énergie, nos dirigeants acceptent de subir le chantage de la Turquie en se privant d’une alternative européenne au gaz russe. Cette situation doit prendre fin. Ce n’est pas en Algérie mais à Chypre que devait se déplacer Emmanuel Macron ! L’Italie, la France, le Royaume Uni (qui dispose de deux bases maritimes à Chypre), la Grèce et l’Espagne doivent déplacer leur flotte de guerre dans la ZEE de Chypre afin de protéger et permettre aux bâtiments des compagnies gazières de procéder aux travaux permettant le forage et l’exploitation du gaz chypriote. Si la Turquie veut la guerre, soit. « Messieurs les Turcs, tirez les premiers ».

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2022/08/26/leurope-ne-doit-rien-ceder-a-israel-sur-la-question-iranienne/

(2) https://www.reuters.com/article/us-cyprus-natgas-turkey-eni/turkish-blockade-of-ship-off-cyprus-is-out-of-enis-control-ceo-idUSKCN1G01K0