Alexandre Douguine, 60 ans, est un théoricien de l’impérialisme russe. Ses adversaires mettent en avant son appartenance à l’extrême droite. En ce qui me concerne ce n’est pas ce que je retiens de cet intellectuel. Sa nocivité s’exerce ailleurs. Dans sa vision d’une Russie culturellement et historiquement plus proche de la civilisation asiatique que de la civilisation européenne. Il est vrai que la Russie depuis le XVIII ème siècle est tiraillée entre deux projets géopolitiques antagonistes. Il existe au sein de la Russie une lutte ancestrale au sommet du pouvoir entre un courant dit « occidentaliste » auquel appartenait Vladimir Poutine à ses débuts, qui considère que la Russie est l’héritière des influences intellectuelles et culturelles de l’Occident, dirigeant son regard vers l’Ouest, et le courant dit « néo-eurasisme», se transformant en courant sinophile ces dernières années, qui estime que la Russie est une civilisation eurasienne, opposée aux valeurs de l’Europe occidentale, et dont le regard doit se tourner vers l’Est afin de constituer un espace continental eurasien capable de s’opposer à la puissance maritime atlantiste. C’est ce courant qui s’est imposé en Russie à la fin des années 2000 lorsque le président russe a compris que sa main tendue ne serait pas saisie par l’Occident et plus particulièrement par l’Europe. Alexandre Douguine a joué un rôle non négligeable dans la conversion du président russe. Bien aidé il est vrai par la politique des États-Unis. Cet intellectuel porte donc une responsabilité majeure dans le fait d’avoir poussé la Russie dans les bras de la Chine. Il porte une responsabilité majeure dans le fait d’avoir poussé Vladimir Poutine à franchir la ligne rouge d’une agression militaire contre l’Ukraine en défendant depuis des années une annexion pure et simple de ce pays par la Russie allant jusqu’en 2014 à appeler à l’extermination des Ukrainiens (1) ! Il porte donc une responsabilité majeure dans le deuil de milliers de familles ukrainiennes. L’ironie de l’histoire a voulu que ce sinistre personnage, cet ennemi de l’Europe, soit rattrapé par la tragédie qu’il a aidé à provoquer. Sa fille, Daria Douguina, 30 ans, a trouvé la mort au volant d’un Toyota Land ­Cruiser, samedi soir sur une autoroute à une quarantaine de kilomètres à l’est de Moscou, tuée dans l’explosion de son véhicule provoquée par une bombe. Des vidéos prises sur place ont montré son père se prenant la tête dans les mains devant le véhicule en feu impuissant à sauver sa fille du brasier. Il se murmure que c’est Alexandre Douguine qui aurait dû être dans la voiture avant qu’il ne monte au dernier moment dans un autre véhicule. Il se murmure que les services secrets ukrainiens seraient derrière cet attentat. Il se murmure également qu’une mouvance russe opposée à la guerre pourrait bien être responsable. Peu importe à dire vrai. La fille d’Alexandre Douguine partageait les thèses de son père. Elle en a payé le prix. Et quelque part dans les plaines ukrainiennes de nombreuses familles doivent penser que ce n’est que justice. Alexandre Douguine aurait dû savoir que la haine que l’on sème revient toujours vous frapper comme un boomerang.

Laurent Dayona

(1) https://www.politico.com/magazine/story/2014/09/to-understand-putin-read-orwell-110551/