On gagne toujours à être clair. Lorsqu’au début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le ministre français de l’économie Bruno Le Maire avait déclaré que les sanctions occidentales contre Moscou s’apparentaient à une « guerre économique et financière totale » il avait récolté en retour une volée de bois vert fustigeant son irresponsabilité et son amateurisme diplomatique. Quelle erreur ! Il avait raison. Depuis le départ la grande faute des Européens est ne pas assumer la réalité. Oui, nous sommes en guerre contre la Russie. Oui, Vladimir Poutine et l’armée russe doivent être vaincus dans les plaines ukrainiennes. Nous sommes en guerre économique, financière et indirectement militaire par les livraisons d’armement que nous fournissons à Kiev. Et nous pourrions, nous devrions, faire davantage si nous avions conscience des enjeux et des opportunités historiques qu’offre ce conflit pour la construction d’une nation européenne. Des troupes européennes (françaises, polonaises…) pourraient être actuellement présentes dans les rues de Lviv, de Kiev où d’Odessa pour imposer une ligne rouge à la soldatesque russe au-delà de laquelle nous serions directement en conflit avec Moscou. Au lieu de cela nous jouons à faire la guerre sans la faire. Et on s’étonne dans ces conditions que les opinions publiques européennes ne comprennent pas ou commencent à se lasser des sacrifices économiques consentis ou à venir. La retenue de nos dirigeants à ne pas utiliser le vocabulaire adéquat pour expliquer la réalité de la situation dans laquelle l’Europe se trouve et leur incapacité à ne pas suffisamment alerter nos peuples des répercussions dramatiques au niveau géopolitique d’une victoire de l’agression russe en Ukraine permettent aujourd’hui à Vladimir Poutine de lancer ses manœuvres pour briser la détermination des Européens dans leur soutien à l’Ukraine.

Dans son édition du mardi 23 août, le journal Le Figaro alerte sur les pressions du Kremlin envers l’Allemagne à travers l’action d’une cinquième colonne qui ne se cache même pas : « Mais derrière cette querelle se profile un autre enjeu : la relance de Nord Stream 2, souhaitée par Moscou et qui aurait valeur de symbole (…) le projet a finalement été suspendu par Berlin sous pression de ses alliés en février dernier, deux jours avant le déclenchement de l’« opération militaire spéciale » en Ukraine. En Allemagne, certaines personnalités plaident pour sa remise en route, en premier lieu l’ex-chancelier Gerhard Schröder, président du conseil d’administration de Gazprom, qui rencontrait récemment une nouvelle fois son ami Vladimir Poutine. Il est « technologiquement possible » de rouvrir le robinet de Nord Stream 2, faute de pouvoir utiliser Nord Stream 1, lui a glissé le chef du Kremlin. Le vice-président du Bundestag, Wolfgang Kubicki, est sur la même ligne. Il a plaidé vendredi pour que Berlin donne son feu à la réouverture de Nord Stream 2, afin que « la population ne gèle pas cet hiver et que notre industrie ne souffre pas de dommage sérieux ». Le chef de la diplomatie ukrainienne, Dmytro Kuleba, lui a répliqué d’un cinglant : l’« addiction au gaz russe tue ». Mais on mesure la force du levier dont dispose Moscou vis-à-vis de la première économie européenne. « Sans gaz russe, il n’existe plus d’industrie allemande », laisse tomber Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières… D’ailleurs, des maires et des législateurs de plusieurs Länder de l’Est mettent en garde contre des « tensions sociales massives ». Le ministre-président de Saxe souhaite que la guerre en Ukraine soit « gelée », son homologue bavarois appelle à « penser à notre propre peuple ». Conséquence, « les frictions entre les trois partenaires de la coalition gouvernementale commencent à se faire sentir », relevait lundi dans le Financial Times Constanze Stelzenmüller, chercheuse à la Brookings Institution ».

Les traîtres et les défaitistes sont le lot de toutes les guerres. Nous n’y pouvons pas grand chose. Il en est ainsi de la nature humaine. En revanche, nos dirigeants sont directement responsables de ne pas avoir su et voulu expliquer clairement, dès le départ, aux populations européennes ce ce que notre soutien à l’Ukraine allait impliquer comme efforts et sacrifices pour notre vie quotidienne. L’heure des choix historiques arrivent. Nous devons dire clairement à nos populations les enjeux et les risques. Oui, peut-être que sans gaz russe l’industrie allemande et celles d’autres pays européens n’existeront plus momentanément mais avec le gaz russe il n’existera plus de nation ukrainienne. Définitivement. Est-ce cela que nous voulons ? Emmanuel Macron s’est trompé de discours. Son désormais célèbre, et quelque peu ridicule, « Nous sommes en guerre » répété à de nombreuses reprises à l’occasion de la crise du COVID aurait été bien plus approprié deux ans plus tard. Or il n’en a rien été. Nous sommes en guerre contre la Russie mais nous refusons de l’accepter au risque de lasser nos opinions publiques qui ne saisissent ni l’importance des enjeux ni la cohérence des décisions prises. Cela est d’autant plus regrettable que contrairement aux déclarations de la propagande russe, les sanctions économiques et financières commencent à atteindre durement l’économie russe. Cette guerre est aussi une guerre d’usure. Nous devons faire preuve de patience et de détermination. Il en va de l’avenir de notre continent, de notre civilisation et de nos démocraties.

Laurent Dayona