Face à la Turquie de Recep Tayyip Erdogan les Européens vont-ils renouveler la même erreur que face à la Russie de Vladimir Poutine ? Vont-ils ignorer les menaces qui s’accumulent ? Alors que la Turquie continue de violer quotidiennement l’espace aérien grec et s’apprête, une nouvelle fois, à envoyer des navires de recherche en hydrocarbures dans l’espace maritime grecque, le président turc Recep Tayipp Erdogan s’est récemment lancé dans une escalade des menaces s’en prenant directement à l’intégrité territoriale de la Grèce. Il a tout d’abord déclaré que le premier ministre grec « n’existait plus à ses yeux » et que tout dialogue entre les deux pays était interrompu. Quant à son ministre des Affaires étrangères, Mehmet Cavusoglu, il est allé encore plus loin en remettant en cause la souveraineté grecque sur seize îles de la mer Égée. Et pas des moindres, jugez-en plutôt : Rhodes, Patmos, As-typaléa, Simi, Samos, Chios, Lesbos et Samothrace. Rien que cela. Emmanuel Macron a condamné ces propos mais cela n’est pas suffisant. Les Européens doivent désormais se préparer à une confrontation militaire avec la Turquie. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas ignorer ces menaces. Dans un précédent article (1) j’ai expliqué pourquoi il nous fallait prendre le président turc au sérieux. Jusqu’à présent il a toujours fini par mettre ses menaces à exécution. Et celles contre la Grèce ou Chypre sont récurrentes. Son hybris n’a rien à envier à celui de Vladimir Poutine.

Nous serions fous de penser qu’il ne s’agit que de simples rodomontades pour son opinion publique. On me répondra que la Turquie et la Grèce étant membres de l’OTAN un conflit ne peut éclater. Mais c’est justement le contraire. La présence de ces deux nations au sein de l’OTAN paralyserait l’action des États-Unis qui seraient bien en peine d’intervenir contre l’une des parties. Et les autres membres seraient tout autant ennuyés. Recep Tayyip Erdogan tablerait sur le fait accompli et la rapidité de son action. En effet, envahir quelques îles grecques semble être à la portée de la deuxième armée de l’OTAN d’autant plus que certaines de ces îles n’abritent aucune force militaire. Bien entendu les condamnations diplomatiques pleuvront ainsi que des sanctions économiques qui ne feront pas vaciller davantage le satrape d’Anatolie qu’elle ne font plier l’autocrate russe. Et rapidement la Grèce se retrouverait seule face à l’ennemi et dans l’incapacité de renverser la situation militaire au regard de la disproportion des forces entre les deux pays. Puis viendrait rapidement des appels à l’apaisement et aux négociations de la part de l’ONU mais également des… États-Unis et de l’Union européenne. Tout le monde se justifiera en prétendant qu’il est urgent d’imposer un cessez-le-feu quitte à ce qu’il se fasse au prix d’un rapport de force favorable à la Turquie. Ne doutons jamais de notre capacité à repousser les limites de la lâcheté. Tout cela pour déboucher sur des negociations qui en vérité viendraient entériner les conquêtes de la Turquie comme cela se passe à Chypre depuis l’invasion turque de… 1974 ! Recep Tayyip Erdogan sait tout cela.

Alors me direz-vous qu’est ce qu’il attend ? Ce qui peut le faire hésiter c’est l’accord signé entre Paris et Athènes (2) le 28 septembre 2021. Cet accord qui est passé quasiment inaperçu dans la population française est pourtant fondamental car il peut potentiellement entraîner notre pays dans un conflit puisqu’il prévoit “une assistance militaire directe de la France vers la Grèce et inversement, en cas d’attaque par un pays tiers, même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances ». Même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances… Cela vise directement la Turquie qui appartient à l’OTAN tout comme la France et la Grèce. Emmanuel Macron a ainsi scellé le 28 septembre 2021 une véritable alliance militaire avec Athènes qui peut entraîner la France dans une confrontation avec la Turquie. La presse grecque ne s’y était pas trompée à l’époque. Le journal Kathimerini titrant sur « Le nouvel équilibre en Méditerranée orientale » se réjouissant que « L’accord stratégique – digue face à la Turquie – entre la France et la Grèce forme une nouvelle réalité”. Dans ces conditions on comprend mieux que le dirigeant turc y réfléchisse à deux fois. En attendant, les Français en signant cet accord ont reconnu que l’attaque par la Turquie d’un autre membre de l’OTAN n’était pas qu’une simple vue de l’esprit mais bien un danger potentiel.

Reste que la guerre en Ukraine donne des opportunités nouvelles au président turc. Ce conflit a déjà permis à la Turquie de bloquer la flotte russe en mer Noire avec la fermeture des détroits. Elle rend également la présence des troupes russes en Syrie plus difficiles ne serait-ce que sur la question de leur approvisionnement et de la rotation des troupes. D’ailleurs pour faire face aux difficultés rencontrées dans le Donbass, Vladimir Poutine a rapatrié une partie du contingent russe en Syrie. Erdogan n’a donc aucune crainte à avoir quant au risque de devoir combattre sur deux fronts en même temps. Et si on ajoute à cela que les sanctions occidentales empêchent toute liaison aérienne entre la Grèce et la Russie le moment est idéal pour Ankara puisque Athènes ne pourra recevoir aucune aide de la part du frère russe qui se veut le protecteur de tous les orthodoxes. D’autre part, la situation géopolitique actuelle rend la Turquie indispensable aux yeux de Washington. Recep Tayyip Erdogan est en position de force et le sait parfaitement comme le prouve son véto à l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. Il peut juger que le moment est favorable pour se lancer dans une aventure militaire surtout si il estime que celle-ci peut lui permettre de rétablir sa popularité dans la perspectives des élections législatives et présidentielles de juin 2023 qui s’annoncent très serrées.

Dans ces conditions la France ne peut exclure une agression turque contre la Grèce. Liée par son accord elle se doit d’anticiper un conflit dans lequel elle ne manquerait pas d’être entraînée. Cela passe par une mobilisation de nos armées en Méditerranée orientale et dans les Balkans. La chance de la France c’est qu’elle peut prendre prétexte du conflit ukrainien pour demander à nos alliés dans la région d’accueillir des troupes supplémentaires. Elle doit également déployer des bâtiments de surface qui viendront rejoindre son porte-avions et son escorte déjà sur zone. Enfin, si ce n’est pas déjà le cas, déployer plusieurs sous-marin d’attaque. La France dispose sans aucun doute d’un peu de temps pour se préparer. Le président turc ayant semble t-il la volonté de s’occuper d’abord des Kurdes de Syrie (3). Mais que cela soit pour demain, dans six mois ou six ans la défense de la Grèce n’est pas qu’une simple question de respect du droit international. Il s’agit d’un combat vital pour la civilisation européenne comme elle en a déjà connu dans la région (Marathon, Salamine, Lépante…). C’est une permanence historique. Macron s’est rêvé hier en Jupiter. Macron se rêve aujourd’hui en Héphaïstos. Il serait bien qu’il se rêve demain comme un simple mortel. Mais pas n’importe quel mortel. Qu’il se rêve en Léonidas.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2021/10/04/pourquoi-il-faut-prendre-recep-tayyip-erdogan-au-serieux/

(2) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/

(3) https://europarabellum.com/2022/06/06/vive-les-kurdes/