Lorsque j’étais adolescent j’ai étudié une caricature (voir photo) qui illustrait le partage de la Chine à la fin du XIX ème siècles par les grandes puissances de l’époque devant un personnage chinois impuissant. Les temps ont bien changé car plus d’un siècle après ce dessin, cela va être au tour des Européens d’assister au découpage de la Russie. Lorsque je parle ici d’effondrement russe je n’évoque pas la question ukrainienne. Je ne parle pas d’une défaite tactique que serait l’enlisement de l’armée russe dans les plaines ukrainiennes ou sa retraite de l’ensemble de ce pays. Non, je parle de la défaite stratégique inéluctable que va subir la Russie d’ici quelques années et qui va bouleverser les équilibres du continent européen. Défaite qui fera disparaître la Russie telle que nous la connaissons depuis le XVII ème siècle. Cette défaite résultera d’une triple crise : géopolitique, économique et démographique. Défaite qui amènera l’Europe à posséder une frontière commune avec la Chine. Situation totalement inédite dans son histoire. L’homme responsable de cette déroute, l’actuel locataire du Kremlin, peut bien disparaître demain que cela ne changera rien à la trajectoire tragique de la Russie. Son successeur, sauf miracle, ne pourra pas inverser cette course vers l’abîme. Et les Européens doivent s’y préparer à défaut de pouvoir l’empêcher.

La crise géopolitique résulte de l’alliance contre-nature de Moscou avec Pékin. J’ai averti à de nombreuses reprises sur ce blog sur le danger pour les Russes de s’enfermer dans ce tête à tête mortifère. Car cette alliance s’avère être un marché de dupes. Petit à petit la Chine grignote les positions russes et concurrence l’influence de Moscou, y compris dans ce qu’elle considère comme sa zone d’influence, lorsqu’elle ne la remplace pas purement et simplement. C’est le cas dans les Balkans, y compris en Serbie où la Chine dépasse désormais la Russie dans la fourniture d’armement ; c’est vrai de la Biélorussie où son autocrate a changé de maître comme l’a si bien souligné l’ancienne éminence grise de Vladimir Poutine, Gleb Pavlovsky, mettant en garde le président russe contre la trahison d’Alexandre Loukachenko, qui selon lui entraîne constamment la Russie dans des situations désagréable (1 et 2) ; c’est vrai en Asie centrale ou dans l’étranger proche (Afghanistan, Iran) où Pékin se sert à la fois de son projet des nouvelles routes de la soie et de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) pour étendre son influence au dépend de la Russie. Et la guerre en Ukraine est venue parachever ce processus. Désormais, en dépit de son alliance avec la Chine, la Russie est de plus en plus isolée sur la scène internationale. Elle s’est définitivement coupée de l’Europe à la grande satisfaction des États-Unis et… de la Chine qui voit la Russie se placer ainsi entièrement entre ses mains. Que cela soit sur le plan diplomatique, militaire, économique ou financier, l’emprise de Pékin sur Moscou ressemble à celle d’un anaconda qui resserre lentement mais sûrement ses anneaux sur sa proie.

La crise économique résulte de l’absence de réformes structurelles durant la présidence de Vladimir Poutine. Malgré plus de vingt ans à la tête du pays, le dirigeant russe n’a pas été capable de transformer l’économie russe qui reste avant tout une économie de rente (pétrole, gaz). La Russie n’est plus une puissance industrielle ou technologique. Le conflit en Ukraine démontre même que son complexe militaro-industriel n’a plus la capacité de soutenir un effort de guerre sur la durée sans que de graves pénuries ne voient le jour dans les chaînes d’approvisionnement des armées. Cette décadence industrielle et technologique avait déjà comme conséquence de placer le pays en état de dépendance vis-à-vis des pays occidentaux mais depuis les sanctions occidentales en représailles à l’invasion de l’Ukraine, Moscou est dans l’obligation de s’en remettre là encore au bon vouloir de la Chine. L’économie russe démontre tous les jours qu’elle est dans l’incapacité d’assurer à la nation une quelconque indépendance. Cette situation conduit la Russie à se tourner toujours davantage vers la Chine pour ses échanges financiers et commerciaux et cela à des conditions très avantageuses pour cette dernière. Désormais pour Pékin la Russie est en passe de devenir une immense réserve de matière première bon marché. Voilà une situation de faiblesse qui ne pourra qu’exciter les convoitises chinoises d’autant plus que cet espace immense est de plus en plus vide.

Car de toutes les crises, la crise démographique est la plus grave car c’est elle qui va donner le coup de grâce. Dans un entretien accordé au magazine l’express (3) en date du 09 juin 2022 le journaliste britannique, Hamish McRae, qui publie « The World in 2050. How to Think About the Future », explique parfaitement le défi insurmontable qui va se dresser devant les Russes : « La 15e économie mondiale ne peut pas éternellement contrôler le territoire le plus vaste au monde. D’autant plus que sa population va décliner. Selon les projections des Nations unies, les Russes passeront de 146 millions à 136 millions en 2050. La Russie partage une frontière de 4000 kilomètres avec un voisin chinois qui a désespérément besoin de plus de terres et de ressources. Cela ne peut que représenter une source grandissante de tensions entre ces deux pays. Dans la forme extrême, cela pourrait se traduire par la perte de la Sibérie, de telle façon que la Russie devienne une nation purement européenne, en sachant que les trois-quarts de la population russe vivent déjà dans la partie européenne. Il pourrait aussi y avoir une vente de territoire à la Chine ». À ceux qui pensent que cela relève de la science-fiction ils feraient mieux de se souvenir que la décision du Tsar de vendre l’Alaska aux États-Unis en 1867 découlait d’une situation analogue puisque l’empire russe traversait une grave crise financière et qu’il craignait de perdre ce territoire dans une confrontation militaire avec l’empire britannique qui possédait le Canada voisin.

Dans ces conditions, devant l’effondrement inéluctable de la Russie et des bouleversements majeurs qui vont en découler, nos dirigeants européens doivent réfléchir aux moyens permettant de s’adapter à ces événements dramatiques. L’un de ces moyens est de proposer aux Européens une alternative à l’Union européenne actuelle totalement gangrenée par l’idéologie mondialiste pour la remplacer par un projet européen fédéral, identitaire et écologique. L’autre anticipation fondamentale est de favoriser l’émergence d’une société russe démocratique. L’intérêt de l’Europe consistant à intégrer une Russie réduite à sa partie européenne plutôt que de devoir cohabiter avec une Russie autocratique soumise aux intérêts chinois et par conséquent totalement imprévisible. De toute façon, dans les deux cas, l’Europe se retrouvera avec la Chine à ses frontières. Directement dans le premier cas, indirectement dans le second. Ce qui ne fera qu’accroître le principal danger pour notre continent, danger qui est à l’origine de la création de ce blog en novembre 2020 (4 et 5) et qui s’est déjà réalisé pour parti avec le conflit en Ukraine, à savoir devenir le terrain d’une confrontation militaire indirecte dans la guerre froide opposant les États-Unis d’Amérique à l’empire du milieu. Nous avons encore le temps de nous y préparer mais l’heure tourne.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2021/11/11/vous-avez-recu-un-message-chinois/

(2) https://europarabellum.com/2021/12/18/le-boutefeu-bielorusse-de-pekin-poursuit-son-travail-de-sape/

(3) https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/hamish-mcrae-la-russie-perdra-une-partie-de-son-vaste-territoire-d-ici-a-2050_2174492.html

(4) https://europarabellum.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/

(5) https://europarabellum.com/2021/11/09/leurope-nechappera-pas-a-lemprise-sino-americaine-qui-provoquera-un-conflit-sur-son-sol/