Le 04 mars dernier (1) j’expliquais pourquoi la guerre en Ukraine constituait un succès pour les États-Unis et la Chine. Plus de deux mois après, malheureusement, cette analyse est plus que jamais d’actualité. Les États-Unis et son allié britannique sont en passe de réussir. Depuis le début leur but n’était pas de sauver la paix mais de provoquer une guerre. D’abord en agitant le chiffon rouge ukrainien devant les yeux de Vladimir Poutine. Ce dernier a été suffisamment stupide et criminel pour se ruer à l’assaut de l’Ukraine au détriment des intérêts de son pays, de son peuple mais également des Ukrainiens. Il ne s’agit pas de sauver le président russe. Il ne le mérite pas. Il s’agit de sauver ce qui peut encore l’être et ne pas tomber dans un engrenage fatal pour l’ensemble de l’Europe. Le but de Washington était de diviser définitivement le continent européen. Séparer les Européens entre atlantistes et pro-russes. C’est fait. Ensuite, durant les deux premier mois du conflit, les anglo-saxons se sont contentés d’observer la situation. D’abord parce qu’ils étaient persuadés que les troupes russes ne feraient qu’une bouchée de l’Ukraine. Ensuite parce que médusés par la résistance ukrainienne ils leur a fallu prendre le temps pour tirer toutes les conclusions du fiasco militaire russe aussi inattendu que porteur d’espoir pour Washington. Désormais Américains et Britanniques ont pour objectif d’obtenir une victoire totale contre Moscou. Qu’est-ce une victoire totale ? Une défaite militaire qui s’accompagnerait d’une ruine économique de la Russie. Pour déboucher au final sur un changement de régime rendant la Russie inoffensive et docile pour les intérêts géopolitique des États-Unis.

À l’heure où j’écris ces lignes c’est vers ce scénario catastrophique que nous allons. Catastrophique parce qu’il est naïf de penser que Vladimir Poutine et son parrain chinois vont accepter de perdre cette première manche de la nouvelle guerre froide qui oppose Washington et Pékin. Acculer à la défaite on peut craindre que Vladimir Poutine tente d’entraîner d’autres pays dans la guerre. Combien ? Là est toute la question. Ce qui en revanche semble entendu c’est que personne ne semble intéressé par une solution diplomatique. On a même l’impression que chaque camp s’ingénie à fermer toutes les portes de sortie qui permettrait aux différents protagonistes de sauver la face. Catastrophique également car ce scénario du pire à le potentiel pour nous conduire vers un conflit mondial. Le train est lancé à tout allure et rien ne semble pouvoir l’arrêter. D’autant plus qu’Américains et Chinois n’ont aucune raison de le faire. Chacun recevant leurs dividendes de la guerre. Pour Joe Biden celle-ci lui permet d’envisager de se débarrasser pour longtemps de la menace russe. Elle lui permet également de renforcer l’Alliance atlantique et son leadership en Europe. À ce titre on ne peut que déplorer les prochaines adhésions de la Finlande et de la Suède à l’OTAN. Enfin, cette guerre est bénéfique pour les États-Unis sur le plan économique puisque les Européens vont remplacer le gaz russe par le gaz de schiste américain et qu’ils multiplient également les commandes militaires auprès des firmes américaines. De quoi ravir le très puissant complexe militaro-industriel américain. Et tant pis pour l’Europe de la défense !

Côté chinois on peut également se montrer très satisfait. L’échec de la Russie rend Vladimir Poutine toujours plus dépendant de son alliance avec Pékin. Moscou et Pékin ne sont plus dans une relation d’égal à égal mais de vassal à suzerain. À l’image de celle entre Européens et Américains. Sur le plan économique, les sanctions occidentales contre la Russie amène cette dernière à se tourner toujours davantage vers la Chine à des conditions très avantageuses pour cette dernière. Désormais pour Pékin la Russie est en passe de devenir une immense réserve de matière première. Enfin, sur le plan géopolitique, cette guerre en Ukraine valide la stratégie chinoise qui consiste à faire de l’Europe le principal continent de son affrontement militaire indirect avec son rival américain. Pékin sait qu’elle dispose d’autres cartes pour alimenter l’incendie, notamment dans les Balkans, afin d’obliger son ennemi, si la nécessité s’en faisait sentir, à devoir se battre sur deux fronts le contraignant ainsi à disperser ses forces militaires. Dans ces conditions, il n’y a aucune raison pour que la guerre en Ukraine s’arrête prochainement. La Russie ne peut se permettre de perdre. L’Ukraine ne peut se permettre de capituler. Et les deux parrains du conflit, Chine et États-Unis, ont tout intérêt à ce que ce conflit perdure. Voir même à ce qu’il prenne de l’ampleur.

Voilà qui devrait inquiéter les Européens qui sont aux premières loges pour payer les pots cassés. Mais ce conflit ukrainien arrange également les euromondialistes, c’est à dire les faussaires européens qui font croire qu’ils sont en faveur d’une puissance européenne indépendante. En réalité, ils sont favorables à l’ouverture sans contrôle des frontières de notre continent à tous les flux migratoires venant accroître quotidiennement l’insécurité identitaire des populations autochtones. Ils sont également favorables à la soumission de l’Europe aux intérêts militaires, diplomatiques, commerciaux et économiques des États-Unis en faisant la promotion du libre échange et l’appartenance à l’OTAN (2). La stupidité et la brutalité de Vladimir Poutine leurs ont ouvert un boulevard. Dans ces conditions que peut faire la France ? Elle peut sauver l’Europe. Elle peut couper l’herbe sous les pieds des Américains et des Chinois en se jetant dans la mêlée. Elle doit proposer à la Moldavie d’accueillir sur son territoire des régiments de l’armée française ayant pour mission de protéger son intégrité territoriale contre toute provocation russe. Elle doit obtenir de l’Ukraine que des régiments français s’installent dans l’Ouest ukrainien afin de défendre Lviv et Odessa pour signifier à Poutine qu’il est vain de vouloir poursuivre la guerre puisqu’il n’atteindra jamais ses objectifs initiaux. En se plaçant ainsi sur le théâtre des opérations la France, et par conséquent l’Europe, gagnera une légitimité pour négocier une issue diplomatique. La France, l’Europe et non les États-Unis. La France, l’Europe et non la Chine.

Nous avons déjà perdu beaucoup trop de temps depuis mon article sur la nécessaire implication militaire de l’Europe dans ce conflit (3). Mais il n’est pas encore trop tard pour stopper cette course à l’abîme que nous réserve Chinois et Américains. Et que l’on ne vienne pas me dire que l’armée française n’en a pas les moyens. C’est faux. Notre départ du Mali doit nous permettre d’effectuer, enfin, notre pivot stratégique (4). Nous ne devons pas seulement partir du Mali mais d’une grande partie de l’Afrique. Ces forces doivent être repositionnées en urgence en Europe. La France doit se concentrer uniquement sur l’Europe en abandonnant ses coûteuses chimères africaines. Il n’est pas interdit de penser que si la France donne un tel exemple dans l’engagement que cela puisse entraîner d’autres nations européennes à bouger dans la même direction. Car ne rien faire comme nous le faisons depuis maintenant trois mois amènera à une catastrophe planifiée à Washington et Pékin. Nous sommes comme les funambules de 1914 dont l’historien australien Christopher Clark a parlé dans son livre retraçant les causes de la Première Guerre Mondiale (5). À un détail près. En 1914 les Européens n’eurent besoin de personne pour s’entretuer. En 2022 si les Européens ne se décident pas à agir se sont des nations étrangères qui vont les pousser vers un suicide collectif.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2022/03/04/quand-vassaux-et-laquais-saffrontent-les-maitres-jouissent-du-spectacle/

(2) Il faut lire pour le croire la conclusion d’un éditorial de Jérémie Gallon , directeur général pour l’Europe du cabinet de conseil géopolitique McLarry Associates, dans le numéro de l’Express du 18 mai 2002 dans lequel il écrit « l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN ne se fera pas au détriment de l’Europe de la défense (…) c’est une évolution indispensable afin qu’elle puisse s’affirmer comme un acteur géopolitique souverain et autonome ». Un euromondialiste, pour paraphraser Michel Audiard, ça ose tout. Y compris affirmer dans la même phrase que l’appartenance à l’OTAN permet une politique souveraine et autonome de l’Europe en matière de défense…

(3) https://europarabellum.com/2022/03/19/les-etats-unis-et-lotan-doivent-imperativement-sortir-de-lequation-ukrainienne/

(4) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/

(5) https://www.babelio.com/livres/Clark-Les-somnambules/521581