Alors que toute l’Europe a le regard tourné vers les plaines ukrainiennes, la menace migratoire en provenance du sud n’a pas pour autant diminué. Bien au contraire. Ainsi le 02 mars dernier 2.500 personnes originaires du Soudan, du Mali, du Burkina Faso, de Guinée Conakry, du Tchad, de Côte d’Ivoire, du Cameroun ou de Libye ont tenté de franchir la clôture frontalière de l’enclave espagnole de Melilla. Plusieurs centaines de migrants y sont parvenus. Le 04 mars le journal local Melilla Hoy indiquait qu’il s’agissait de la tentative d’entrée la plus massive jamais enregistrée par la ville autonome et d’après le site d’information El Confidencial, il ne faisait aucun doute que ces tentatives, rendues possibles par la passivité des autorités marocaines de l’autre côté de la frontière sont un moyen pour le Maroc de faire pression sur l’Espagne. Moins de deux semaines après cet assaut, le gouvernement socialiste espagnol a accepté de régulariser 800 clandestins. Aucune expulsion n’a eu lieu. Initiative catastrophique comme le souligne le journal La Gaceta : « Le fait que la plupart d’entre eux soient d’origine soudanaise confirme qu’il y a eu un changement dans les flux migratoires : les immigrés qui se sont principalement retrouvés en Libye pour atteindre l’Europe par la Méditerranée centrale, optent actuellement pour la ville autonome de Melilla compte tenu de l’indolence du gouvernement actuel en matière migratoire. L’inaction du ministère de l’Intérieur pousse les mafias qui opèrent dans tout le Maghreb à mobiliser de plus en plus d’immigrants pour faire de l’Espagne l’une des principales voies d’entrée en Europe ».

Sur ce sujet également notre blog avait pourtant tiré la sonnette d’alarme dès le 15 novembre 2020 (1) : « Ceuta et Melilla doivent être rendues au Maroc. Ces deux enclaves sont aujourd’hui des portes d’entrée pour l’immigration clandestine. Régulièrement des hordes de migrants forcent les barrières séparant ces deux villes du reste du territoire marocain. Et bien entendu, une fois en territoire espagnol ces migrants ne sont pas renvoyés. La plupart vont poursuivre leur voyage pour se répandre dans la péninsule ibérique ou dans le reste de l’Europe. Mais outre que ces deux villes sont des passoires migratoires, elles ne sont nullement européennes. Ni géographiquement, ni démographiquement. À Ceuta, les musulmans représentent déjà 45 % de la population. Pour Melilla c’est encore pire puisque on estime que les musulmans représentent 50 % de la population. Dans ces conditions quel est l’interêt de vouloir conserver ces territoires ? »

Mais nous avions également évoqué les enjeux géopolitiques autour de ces deux enclaves concernant la sécurité du continent européen (2 et 3). Ainsi dans notre article du 14 août 2021 nous avertissions que « Ces vestiges du passé colonial sont devenus des portes d’entrées pour l’immigration clandestine en dépit des efforts de Madrid pour sécuriser ces deux territoires. Tous ces efforts ne peuvent rien devant la pression démographique qui s’exerce et qui continuera de s’exercer aux frontières terrestres des deux enclaves. D’autant plus que les autorités marocaines instrumentalisent parfaitement ces vagues migratoires au gré de leurs intérêts diplomatiques ou en fonction de leur agenda en matière de politique intérieure ». C’est exactement la situation à laquelle l’Espagne doit faire face aujourd’hui. Et au lieu d’appliquer nos recommandations de fermeté que nous avions préconisé dans nos articles précédents et que nous récapitulerons à la fin de cet article, le gouvernement espagnol a préféré capituler devant les autorités marocaines pensant ainsi régler le problème. Cela ne s’avérera au mieux qu’un simple répit jusqu’au prochain chantage.

Car derrière cet assaut migratoire se cache un enjeu diplomatique. Le Maroc reprochant à l’Espagne son soutien au Polisario sur la question non résolue du Sahara occidental. Non content d’avoir dirigé les migrants contre la frontière de l’enclave espagnole dont il réclame le rattachement au royaume chérifien, Rabat a fait monter la pression le 08 mars en menaçant d’inaugurer une ambassade de Catalogne au Maroc. Résultat des pressions marocaines, le 18 mars le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, envoyait une lettre au roi du Maroc Mohamed VI dans laquelle il dit reconnaître « l’importance de la question du Sahara pour le Maroc » et qu’il considère « l’initiative d’autonomie de Rabat pour le Sahara présentée en 2007 comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du conflit entre le Maroc et le Polisario ». En clair, l’Espagne reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Un peu plus loin la lettre précise la véritable raison de ce retournement diplomatique en espérant que les deux pays réussiront à assurer « la coopération pour la gestion des flux migratoires dans la Méditerranée et l’Atlantique, en agissant toujours dans un esprit de pleine coopération ». Quelle naïveté !

Croire que le Maroc, qui ne cesse de moderniser son armée et qui depuis l’automne 2020 a considérablement augmenté ses capacités militaires, et qui revendique le retour des enclaves de Ceuta et Melilla dans le royaume chérifien arrêtera ses provocations alors qu’il doit justement à cette politique le fait d’avoir obtenu une victoire diplomatique majeure est d’une bêtise sans nom. En vérité, Madrid vient d’envoyer un formidable message de faiblesse aux autorités marocaines qui ne fera qu’accroître l’agressivité de ces dernières. Non seulement la pression migratoire en provenance du Maroc ne cessera pas mais l’Espagne prend le risque de voir augmenter celle en provenance d’Algérie. Alger qui est une alliée du Polisario contre le Maroc s’est déclarée surprise par le changement de position de l’Espagne sur la question du Sahara occidental la considérant comme une « deuxième trahison historique ». Et le 19 mars Alger a annoncé le rappel immédiat de son ambassadeur à Madrid. Or, dans notre article du 02 novembre dernier (4) nous avions évoqué le fait que depuis le mois de janvier 2021 environ 10.000 Algériens avaient déjà débarqué sur les côtes espagnoles et que ces « départs ne sont nullement empêchés par les autorités algériennes qui laissent faire. Vu le profil des migrants, de très nombreux anciens prisonniers ont été identifiés parmi eux, on peut même imaginer que l’Algérie cherche à s’en débarrasser. Les principaux points de départ ont été identifiés et se situent dans les préfectures de Mostaganem, Oran ou Tlemcen ». Nul doute désormais que les autorités algériennes constatant le succès du chantage migratoire des autorités marocaines envers Madrid auront à cœur de pratiquer la même politique.

C’est un cycle infernal qui apparaît sans fin. Il faut donc le briser. Et pour cela il est temps pour l’Espagne et l’Europe de considérer ces pays pour ce qu’ils sont. Des ennemis. Tout d’abord il convient de rendre Ceuta et Melilla au Maroc. Paradoxalement rendre ces territoires pourrait constituer la meilleure des punitions à l’encontre du royaume chérifien. Premièrement il le priverait du chantage migratoire qu’il exerce en permanence. Ensuite, il faut savoir que les deux enclaves espagnoles font vivre des dizaines de milliers de familles marocaines. Soit par la contrebande de marchandises, les douanes du Maroc estime ainsi que le trafic entre Ceuta et la ville marocaine voisine de Fnideq représente entre 500 et 700 millions d’euros par an, soit en travaillant comme salariés dans les deux enclaves. Le retour au Maroc de ces deux cités porterait un coup rude à l’économie locale. Enfin et surtout, afin de surveiller le Maroc mais également pour sécuriser les côtes espagnoles, Madrid pourrait militariser plusieurs îles méditerranéennes inoccupées qu’elle possède (5) mais revendiquées par le Maroc, à la manière dont la Chine militarise les îlots en mer de Chine méridionale (6). Des travaux de grandes ampleurs sur les îles concernées, à l’image de ceux opérés par l’armée chinoise, pourraient permettre de transférer une partie des effectifs de Ceuta et Melilla après leur départ afin de renforcer les petites garnisons qui y sont déjà établies. Des infrastructures maritimes et aériennes devraient y être également développées afin d’offrir une capacité opérationnelle maximale aux forces espagnoles. Et surtout, l’Espagne devrait intégrer l’alliance franco-grecque (7) dans le cadre d’une politique européenne de défense autonome. Chacune des nations s’engageant à se porter mutuellement une assistance militaire directe en cas d’attaque par un pays tiers. Avec le soutien des alliés européens cette barrière maritime pourrait constituer une arme efficace à la fois pour dissuader le Maroc d’entreprendre une aventure militaire mais également pour lutter contre l’immigration illégale en Méditerranée occidentale. Aussi bien en provenance du Maroc que de l’Algérie, de la Tunisie ou de la Libye.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2020/11/15/le-moment-est-venu-pour-lespagne-de-rendre-ceuta-et-melilla-au-maroc/

(2) https://europarabellum.com/2021/08/14/lespagne-doit-imiter-en-mediterranee-la-strategie-maritime-de-la-chine/

(3) https://europarabellum.com/2021/10/07/face-au-rearmement-du-maroc-lespagne-doit-integrer-lalliance-franco-grecque/

(4) https://europarabellum.com/2021/11/02/leurope-va-disparaitre-mais-elle-sera-eco-responsable-youpi/

(5) Il s’agit de l’îlot du Persil, des iles alhucemas, de l’île d’Alboran et des îles Zaffarines.

(6) Environ 3.000 militaires espagnols sont stationnés actuellement dans chacune des deux enclaves. Des travaux de grandes ampleurs sur les îles concernées, à l’image de ceux opérés par l’armée chinoise, pourraient permettre de transférer une partie des effectifs de Ceuta et Melilla après leur départ afin de renforcer les petites garnisons qui y sont déjà établies. Des infrastructures maritimes et aériennes devraient y être également développées afin d’offrir une capacité opérationnelle maximale aux forces espagnoles. Lire à ce sujet l’article suivant : La Chine construit des îles artificielles pour revendiquer des …https://www.lefigaro.fr › Actualité › International

(7) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/