Après s’être fait voler la paix en ne sachant pas s’émanciper de la tutelle américaine afin de proposer à la Russie des solutions diplomatiques audacieuses (1), les Européens vont-ils se voir imposer une guerre dans laquelle ils seront les premières victimes ? Je le crains. Dans un article précédent je disais que le temps était venu pour les Européens de s’engager militairement en Ukraine (2). Chaque jour qui passe rend cet engagement indispensable. Mais celui-ci doit impérativement se faire en dehors du cadre de l’OTAN et sans la participation des forces américaines. Cela doit-être une initiative européenne (franco-polonaise ?). Cette intervention militaire des forces européennes présenterait plusieurs avantages. Tout d’abord elle surprendrait Vladimir Poutine. Le dirigeant russe n’a qu’un profond mépris pour les Européens qu’il pense incapables d’agir sans le consentement ni le soutien des États-Unis. Première surprise. Ensuite, en prenant position dans l’Ouest de l’Ukraine pour défendre un glacis stratégique les Européens démontreraient qu’ils ne craignent pas une éventuelle confrontation militaire avec la Russie. Deuxième surprise. Enfin, toute la stratégie du maître du Kremlin repose sur un discours d’intimidation quant à l’utilisation de l’arme nucléaire. L’objectif de Vladimir Poutine lorsqu’il agite cette menace est de paralyser ses adversaires. Il prend la posture du fou qui laisse entendre qu’il ira jusqu’à plonger le monde dans l’apocalypse afin d’interdire à ses ennemis d’utiliser des armes traditionnelles pour s’opposer à ses ambitions territoriales et les contraindre à des négociations en position de force. En intervenant, les Européens démontreraient au dirigeant russe qu’ils conservent l’initiative et qu’ils ne se laissent pas intimider. Troisième surprise.

Preuve que les Russes craignent un tel scénario c’est qu’ils intensifient depuis plusieurs jours leurs frappes contre des objectifs militaires dans l’Ouest de l’Ukraine. À la fois pour affaiblir les capacités logistiques de l’armée ukrainienne (aéroport, centre de formation, usine de réparation d’avions etc…) mais aussi pour décourager les Européens d’intervenir. Il n’a pas échappé aux Russes que les forces françaises stationnées en Roumanie sont essentiellement composées par des troupes de montagne particulièrement adaptées pour établir, si le besoin s’en faisait sentir, une ligne de défense dans la partie des Carpates de l’Ouest ukrainien ou pour y soutenir une guérilla ukrainienne. Comme il n’échappe pas aux Russes que la collaboration entre les armées polonaises (sans doute la plus puissante des armées européennes aujourd’hui) et françaises atteint ces derniers jours un niveau rarement atteint. D’autre part, le premier bilan que l’on peut tirer de ce premier mois de guerre c’est que le mythe de l’armée russe s’est effondré. Celle-ci a étalé ses faiblesses. Elles sont nombreuses. La plus criante étant sans doute son incapacité à mettre en place une logistique digne de ce nom allant jusqu’à devoir utiliser en urgence des véhicules civils pour transporter ses troupes vers le front. Sans parler des carences énormes concernant le ravitaillement en essence, nourriture, munitions etc… Le roi est nu. Les Européens doivent comprendre que c’est le moment de défier la Russie. Il ne faut pas lui laisser le loisir de se redresser et de reconstituer ses forces. Demain il sera trop tard et a fortiori dans les prochaines années lorsque Vladimir Poutine se fera à nouveau menaçant. Car si je suis favorable à une telle intervention militaire de l’Europe ce n’est pas parce que je suis un va-t-en guerre. Ce n’est même pas pour des considérations morales. C’est que je suis convaincu que la défaite de l’Ukraine sera extrêmement dangereuse pour toute l’Europe et que cette paix que nous cherchons à conserver a tout prix sera menacée ultérieurement par Vladimir Poutine qui affichera toujours de nouvelles ambitions d’expansion (Moldavie, Pays Baltes, imposition d’un corridor pour établir une continuité territoriale entre l’enclave de Kaliningrad et la Russie, Finlande…). En refusant d’intervenir ce n’est pas la paix que nous préservons. Nous préparons le prochain conflit. Plus terrible encore.

Mais il existe une autre raison. Intervenir est également le meilleur moyen pour les Européens de couper l’herbe sous les pieds des deux pyromanes que sont les Américains et les Chinois. Ceux qui lisent ce blog savent que la raison de son existence était de dénoncer depuis maintenant 16 mois (3 et 4) les plans sino-américains de transformer l’Europe en terrain d’affrontement pour leur nouvelle guerre froide. Nous y sommes. Chacun des protagonistes disposent de boutefeux leur permettant de jeter de l’huile sur le feu lorsqu’ils le jugent nécessaire (5, 6 et 7). Le Royaume-Uni, le Kosovo ou les Pays Baltes pour Washington. La Biélorussie, la république serbe de Bosnie où la Hongrie de Viktor Orban pour Pékin (8). Or, ces dernières heures des signaux inquiétant viennent de s’agiter démontrant qu’Américains et Chinois n’en ont pas fini avec leur désir d’en découdre par Européens interposés. Jugez en plutôt et la liste n’est pas exhaustive. Les Pays Baltes viennent de demander officiellement la création d’une no-fly zone au dessus de l’Ukraine que l’OTAN (donc Washington) serait chargée de faire respecter. Lundi, le Président biélorusse Loukachenko a rencontré l’ambassadeur de Chine en Biélorussie ce qui lui a permis de réaffirmer que les relations avec la Chine devaient se développer et que de nouvelles voies de coopération devaient s’installer. Tout cela en récompense des services rendus par Minsk et de son alignement stratégique sur Pékin. Au Kosovo trois jours à peine après le début de la guerre en Ukraine le gouvernement local a demandé à Joe Biden de l’aider à intégrer l’Otan. Adhésion devenue « impérative » selon l’ancienne province serbe du fait de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ce qui ne manquera pas d’attiser la colère de Belgrade. À Sarajevo, l’ambassadeur russe a mis en garde la Bosnie-Herzégovine et a déclaré que Moscou se réservait le droit de réagir et de répondre dans le cas où le pays venait à rejoindre l’OTAN. Il est facile de deviner sur quel levier Moscou et Pékin appuieront pour déstabiliser cette région. C’est le 10 juin prochain que la menace du leader des serbes de Bosnie, Milorad Dodik, d’entamer le retrait de l’entité serbe des institutions bosniennes communes doit prendre effet. Mesure qui ferait éclater la Bosnie-Herzégovine et qui menacerait de déstabiliser l’ensemble des Balkans occidentaux. Enfin, un haut fonctionnaire de l’Union Européenne, a déclaré que Bruxelles dispose de preuves solides selon lesquelles la Chine envisagerait d’apporter à la Russie une aide militaire.

Il se dégage de tout cela le sentiment que Chinois et Américains sont en train d’activer leur bombe à retardement. Chaque camp jauge l’autre et se prépare à faire intervenir ses vassaux sur l’échiquier européen. Dans ces conditions, intervenir dans l’Ouest de l’Ukraine reviendrait pour les Européens à reprendre leur destin en main. Tout comme la Russie, la Chine et les États-Unis seraient surpris par une telle audace. Cela n’est pas une utopie. Cela nécessite du courage. Cela nécessite d’être à la hauteur d’un enjeu historique considérable. Aux Européens de faire mentir le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui a déclaré récemment « Finalement, il n’y a plus qu’Emmanuel Macron qui continue de rappeler la nécessité d’une autonomie stratégique pour l’Europe. Les autres pays de l’UE se sont déjà couchés ». Intervenir dans l’Ouest de l’Ukraine viendrait à signifier aux puissances russes, chinoises et américaines qu’il y a enfin un shérif sur le continent européen décidé à ne plus laisser des puissances extérieures décider de notre avenir. C’est notre capacité à assumer nos responsabilités qui nous permettra de nous faire respecter et de s’opposer aux manigances perfides de Pékin et de Washington. Dans le cas contraire les différentes nations européennes ne seront que les jouets des ambitions de ces puissances étrangères. Car si il y une chose sur laquelle Chinois et Américains sont d’accord c’est qu’ils sont prêts à se faire la guerre jusqu’au dernier Européen debout.

Laurent Dayona

(1) https://europarabellum.com/2022/01/26/crise-ukrainienne-ce-quemmanuel-macron-et-olaf-scholz-devraient-faire/

(2) https://europarabellum.com/2022/03/13/glacis-russe-vs-glacis-europeen-le-temps-est-venu-pour-leurope-dintervenir-militairement-en-ukraine/

(3) https://europarabellum.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/

(4) https://europarabellum.com/2021/11/09/leurope-nechappera-pas-a-lemprise-sino-americaine-qui-provoquera-un-conflit-sur-son-sol/

(5) https://europarabellum.com/2021/12/13/les-boutefeux-baltes-de-washington/

(6) https://europarabellum.com/2021/12/14/milorad-dodik-sera-t-il-le-nouveau-gavrilo-princip/

(7) https://europarabellum.com/2021/12/18/le-boutefeu-bielorusse-de-pekin-poursuit-son-travail-de-sape/

(8) https://europarabellum.com/2022/02/02/pekin-et-moscou-veulent-sauver-le-soldat-viktor-orban/