Laurent Dayona

Tout le monde s’étonne de la timidité de la réponse des États-Unis à l’agression russe contre l’Ukraine. Cette surprise prouve que les « experts » ne comprennent toujours pas ce qui s’est joué ces derniers mois. Car rien n’est plus logique que la réaction des Américains. Comme je le répète depuis l’ouverture de ce blog en novembre 2020 l’objectif des États-Unis est de rétablir un nouveau rideau de fer en Europe afin d’empêcher définitivement toute possibilité de rapprochement entre les Européens et les Russes. L’Ukraine, et sa potentielle adhésion à l’OTAN, a servi de chiffon rouge agité devant le taureau russe qui a malheureusement fini par foncer tête baissée. D’un point de vue tactique l’opération est une réussite totale pour Washington. L’Europe est divisée et la Russie sera perçue comme une menace dangereuse pour les Européens pendant très, très longtemps. Mais, car il y a un mais, cette stratégie a un revers à la médaille. Le conflit en Ukraine et ses répercussions sur la psyché des populations européennes va obliger les États-Unis à s’investir davantage sur notre continent aussi bien militairement, diplomatiquement et financièrement. Cela va à l’encontre du mouvement entamé depuis plus d’une décennie et qui consistait pour Washington à se désengager progressivement de l’Europe pour favoriser son pivot stratégique vers l’Asie. C’est en cela que la victoire tactique des Américains s’efface devant la victoire stratégique des Chinois. Pour les stratèges de l’empire du milieu un conflit prolongé en Europe (l’Ukraine aujourd’hui mais sans doute la Moldavie demain, la Géorgie, la Bosnie ou même les pays baltes après-demain) offrira l’avantage d’accaparer l’attention des États-Unis, ce qui allégera d’autant la pression sur le front asiatique, tout en permettant des opportunités militaires à Pékin. On pense bien entendu à Taïwan. C’est la raison pour laquelle Xi Jinping a renforcé ces dernières années son alliance avec Vladimir Poutine. La Chine voit avant tout en la Russie un instrument de déstabilisation permettant d’éparpiller les forces de son adversaire américain. Voilà des mois que j’alerte les Européens sur la stratégie chinoise qui consiste à souffler sur les foyers qui fragilisent notre continent. Le soutien de Pékin durant cet été au dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, durant la crise des migrants n’est qu’un avant-goût de ce qui nous attend (1). La Chine saisira toutes les occasions de porter le fer dans les plaies européennes non seulement pour nous punir de notre alliance avec les États-Unis mais surtout pour fixer le maximum de troupes américaines sur le sol européen. Il suffit d’observer la réaction des autorités chinoises devant la guerre en Ukraine pour comprendre le jeu de Pékin. Ainsi, le ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré que la présence de troupes russes dans certaines régions d’Ukraine n’était pas une invasion. Cette déclaration, totalement passée sous silence par les médias français (pourquoi ?) ne fait que confirmer le blanc seing à l’invasion russe donné par Xi Jinping lors de sa réunion virtuelle avec Vladimir Poutine à la mi-décembre 2021 lorsqu’il avait pris le parti de la Russie en affirmant que l’élargissement de l’OTAN déstabilisait le continent européen. Hier encore, là encore pas un mot dans nos médias, la Chine a accusé les États-Unis d’avoir « intensifié les tensions dans la région » faisant mine d’oublier son propre rôle de pyromane dans l’incendie qui commence à ravager notre continent. Car tout le jeu de la Chine dans les mois et les années qui viennent va justement constituer à alimenter les « tensions dans la région », pour reprendre son accusation envers les USA, afin d’écarteler au maximum les forces de son principale adversaire afin de pouvoir avancer ses pions dans la zone Indo-Pacifique. Pauvres Européens, leur continent est devenu le principal théâtre de l’affrontement sino-américain. Si ils savaient…

(1) https://europarabellum.com/2021/12/16/veillee-darmes-xi-jinping-sort-du-bois/

Les articles expliquant la stratégie chinoise et notamment son rôle dans son soutien à la Biélorussie dans l’instrumentalisation de la crise des migrants étant trop nombreux à citer nous ne pouvons que vous inviter à les consulter sur notre blog.