Ceux qui lisent régulièrement ce blog savent que pour nous la crise ukrainienne actuelle ne peut se comprendre si on ignore le fait qu’elle se place sur l’échiquier de l’affrontement mondial entre la Chine et les États-Unis. Ces deux puissances rivales qui ne peuvent s’affronter directement en Asie-Pacifique sans risquer l’anéantissement mutuel cherchent des théâtres périphériques pour prendre l’ascendant. L’Europe, malheureusement, est l’un de ces théâtres. Nous avons expliqué dans de nombreux articles, que nous vous invitons à relire, comment ces deux nations poussent leurs pions pour alimenter la crise ukrainienne. Washington et Pékin ne cherchant pas à apaiser les tensions mais à les entretenir voir à les exacerber. Mais dans ce jeu malsain, cynique et destructeur il faut admettre que la Chine s’est montré bien plus rusée et discrète que son adversaire. Les derniers jours sont à ce propos assez éloquents. Là où la Chine manœuvre en coulisse, les États-Unis agissent comme un éléphant dans un magasin de porcelaine et en pleine lumière. Depuis le début la tactique de la Chine est d’utiliser le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, pour alimenter les tensions entre Moscou et les Européens. D’abord en orchestrant une crise migratoire (*) sur la frontière orientale de l’Europe (Lituanie et Pologne) puis en utilisant l’autocrate de Minsk pour jeter de l’huile sur le feu dans la crise ukrainienne (**). Si les Occidentaux n’y ont vu que du feu, aussi bien les politiques que les médias, en accusant la Russie d’être systématiquement derrière ces manœuvres de déstabilisation, cela n’est plus le cas des Russes qui semblent fort heureusement avoir compris le jeu de leurs « alliés » chinois. Dès là mi-décembre l’ancienne éminence grise de Vladimir Poutine, Gleb Pavlovsky, avait mis en garde le président russe contre la trahison d’Alexandre Loukachenko, qui selon lui entraînait constamment la Russie dans des situations désagréables (***). Logique, puisque c’était justement la mission que lui avait assigné la Chine. Fort heureusement Vladimir Poutine voit clair aujourd’hui dans le jeu de Pékin. Au point de s’amuser quelque peu avec ses « alliés » en laissant planer le doute sur ses intentions et une éventuelle offensive en Ukraine… durant les jeux olympiques de Pékin qui débutent le 04 février. De quoi gâcher la fête de Xi Jinping. Ce qui a conduit l’hebdomadaire « Global Times », porte-parole officieux du ministère chinois des affaires étrangères, à « espérer » que ce qui s’est déroulé en Géorgie en août 2008 « ne se reproduise pas ». La Chine se sait démasquée. Vladimir Poutine a-t-il négocié avec les Chinois le fait que les JO de Pékin ne soit pas éclipsés par une guerre en Europe en échange de la fin des manoeuvres chinoises d’intoxication sur la question ukrainienne ? L’attitude d’Alexandre Loukachenko dans les semaines qui viennent apportera la réponse.

À Kiev on semble également prendre conscience du drôle de jeu auquel se livrent les autorités américaines. Mais si les manœuvres sournoises de Pékin mises à jour par Moscou se règlent dans les coulisses et de manière très feutrée, c’est exactement la situation inverse qui semble se produire entre l’Ukraine et son « allié » américain. Les tentatives américaines pour exacerber les tensions entre Kiev et Moscou deviennent si grossières que les divergences avec Washington s’étalent dans les médias et sur la place publique. Il faut dire que les États-Unis font très fort. Tout a commencé le 23 janvier avec la décision surprenante et sans aucune concertation avec les autorités ukrainiennes de faire évacuer les familles des diplomates américains en Ukraine ainsi que le personnel diplomatique jugé non indispensable. Depuis, plusieurs pays occidentaux ont emboîté le pas. Cette décision des États-Unis laissant entendre qu’une invasion russe était imminente a provoqué un début de panique parmi la population ainsi qu’une augmentation des accrochages sur la ligne de front au Donbass entre les forces ukrainiennes et les séparatistes pro-russes. Mais n’était-ce pas justement le but recherché ? Quoi qu’il en soit les autorités ukrainiennes ont dû multiplier les interventions pour affirmer qu’elles n’observaient aucun signe d’une invasion imminente et qu’elle déplorait la décision américaine qui ne pouvait qu’alimenter les tensions. Le 27 janvier nouvelle escalade avec d’un côté un article du « Wall Street Journal » affirmant que selon des officiels de la défense américaine la Russie avait commencé à envoyer des unités médicales sur le front ce qui préfigurait une invasion imminente. Dans le même temps CNN laissé filtrer selon un haut responsable ukrainien que le président américain Joe Biden avait déclaré à son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky qu’une invasion russe de l’Ukraine était désormais « pratiquement certaine » et que Kiev serait « saccagée ». Comment appelez-vous cela si ce n’est une incitation au crime ? Cependant le président ukrainien ne s’en est pas laissé compter. Sa réaction a même été courageuse et encourageante pour la suite. Selon Jack Posobiec « Le président ukrainien a dû corriger Biden à plusieurs reprises lors de son appel aujourd’hui lorsqu’il a insisté sur le fait que Kiev était sur le point d’être «saccagée» par les forces russes. À un moment donné, il a même demandé à Biden de se calmer ».

Le 29 janvier c’est au tour du ministère ukrainien de la défense de démentir catégoriquement l’information selon laquelle la Russie acheminait du sang et des fournitures médicales près de la frontière ukrainienne ajoutant que « Le but de ces informations est de semer la panique et la peur dans notre société ». Ce qui a eu pour effet de provoquer une réaction amère de la Maison Blanche affirmant que « Nous comprenons la position difficile dans laquelle se trouve le président Zelensky et la pression qu’il subit. Mais en même temps, il minimise le risque d’invasion alors qu’il demande des centaines de millions de dollars d’armes pour se défendre ». En vérité il semble que les autorités ukrainiennes commencent à comprendre que le jeu des Américains n’est pas de les défendre ou d’apaiser les tensions mais plutôt de les exacerber, voir de les aggraver afin de provoquer un conflit en Europe qui rétablira un nouveau rideau de fer sur notre continent. Bien entendu cette zizanie n’a pas échappé aux autorités russes qui ont malicieusement tendu la main aux Ukrainiens par l’intermédiaire du ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov en déclarant : « Les USA sont devenus si cyniques dans leur utilisation de l’Ukraine, que Kiev lui-même en a peur. Si Zelensky souhaite discuter de la normalisation des relations entre la Russie et l’Ukraine, qu’il vienne à Moscou ». On peut en effet espérer que le président ukrainien s’aperçoive qu’il n’y a rien de bon à attendre du côté de Washington et que des négociations directes s’engagent entre les deux parties. Comme on peut espérer également que l’Europe, par l’intermédiaire du duo franco-allemand, saisisse enfin l’opportunité de faire entendre sa voix en jouant les conciliateurs ou les facilitateurs entre Kiev et Moscou en proposant un plan de paix audacieux en Ukraine mais également en Géorgie (****). Voir les Européens prendre enfin leur destin en main voilà qui constituerait une surprise très désagréable pour les fauteurs de troubles Chinois et américains.

Laurent Dayona

(*) – https://europarabellum.com/2021/11/08/la-bielorussie-et-la-chine-declarent-la-guerre-a-leurope/

https://europarabellum.com/2021/11/09/leurope-nechappera-pas-a-lemprise-sino-americaine-qui-provoquera-un-conflit-sur-son-sol/

https://europarabellum.com/2021/11/11/vous-avez-recu-un-message-chinois/

(**) https://europarabellum.com/2021/12/12/quel-sera-notre-pearl-harbor/

(***) https://europarabellum.com/2021/12/18/le-boutefeu-bielorusse-de-pekin-poursuit-son-travail-de-sape/

(****) https://europarabellum.com/2022/01/26/crise-ukrainienne-ce-quemmanuel-macron-et-olaf-scholz-devraient-faire/