Mise à jour 23h12 : Ce soir on apprend que selon la vice-Première ministre ukrainienne, Olha Stefanishyna, l’invasion totale de l’Ukraine est le scénario le plus probable. Quelques heures auparavant le ministre ukrainien de La Défense, Oleksii Reznikov, déclarait sur la chaîne ICTV que la Russie ne préparait aucune offensive, qu’il n’accordait pas d’importance à un tel scénario et que la situation était équivalente à celle du printemps 2021. La cacophonie s’installe et ne présage rien de bon.

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Que se passe t-il au sommet de l’État ukrainien ? Difficile à dire tant les signaux qui proviennent de Kiev sont contradictoires. Tout se passe comme si deux clans s’affrontaient. L’un partisan d’un apaisement des tensions avec la Russie, l’autre favorable à l’accroissement des tensions avec son puissant voisin. Dans le camp des colombes on retrouve paradoxalement le Conseil de la sécurité nationale et de la défense qui multiplie les déclarations rassurantes. Rien que durant ces dernières 48 heures, ce Conseil a assuré qu’il ne voyait aucune raison de parler d’un plan d’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine allant jusqu’à affirmer « qu’à ce jour, les forces armées russes n’ont pas créé de groupe de frappe susceptible d’envahir avec force l’Ukraine » constatant simplement que les Russes « amènent , puis retirent constamment des troupes, et effectuent des exercices ». Et que par conséquent il n’y avait pas « de menace imminente d’une nouvelle invasion russe ». Cela n’a pas empêché le porte-parole du Pentagone, John Kirby, de prendre le contrepied des Ukrainiens le jour même en affirmant que « La taille des forces russes autour de l’Ukraine avait grossi… absolument » et que les Russes « en ajoutent en fait plus ». Et d’annoncer dans la foulée la mise en alerte de milliers de soldats américains afin de répondre si nécessaire à une invasion imminente, selon lui, de l’Ukraine.

Tout aussi intéressante est la prise de position du secrétaire de ce même Conseil de la sécurité nationale et de la défense. Oleksiy Danilov a en effet lancé un appel aux médias pour leur demander de réduire l’agitation autour de la situation sécuritaire. En clair il demande ni plus ni moins aux journalistes de cesser de faire monter l’hystérie autour d’un conflit potentiel entre la Russie et l’Ukraine assurant au passage que les forces de sécurité ukrainiennes n’attaqueraient personne. Position à rapprocher de celle du ministère ukrainien des affaires étrangères mécontent de la décision américaine et d’autres chancelleries occidentales d’ordonner le départ des familles des diplomates. Le ministère ukrainien des Affaires étrangères soulignant qu’il était « extrêmement important d’éviter les étapes qui peuvent être utilisées dans l’espace de l’information pour augmenter les tensions ». Ainsi on observe qu’une partie des autorités ukrainiennes dénoncent une instrumentalisation délibérée des inquiétudes afin d’alimenter, voir d’augmenter, les tensions entre Kiev et Moscou (*). Notons que le même jour Joe Biden organisait une série d’entretiens avec ses principaux alliés européens via une liaison vidéo sécurisée pour discuter de… l’escalade de la menace russe envers l’Ukraine.

Dans le camp des faucons au sein du gouvernement ukrainien on trouve le service ukrainien de sécurité (SBU). Celui-ci voit des complots russes un peu partout. Pas plus tard qu’aujourd’hui il a affirmé avoir démantelé un groupe agissant sur l’ordre de Moscou, groupe qui aurait préparé des attaques armées pour « déstabiliser » le pays. Ce groupe « préparait une série d’attaques armées contre des infrastructure », groupe qui « était coordonné » par des « services spéciaux russes ». Est-ce un hasard si cette annonce est survenue moins de 24 heures après que le Conseil de sécurité nationale de l’Ukraine eut pourtant déclaré qu’il n’y avait pas de menace imminente d’attentat… La stratégie de la tension et de l’escalade ne supporte pas la moindre accalmie. Si comme on peut le craindre les États-Unis préparent une provocation pour pousser Kiev à des actions imprudentes contre la Russie dans le Donbass afin de pousser Moscou à intervenir militairement, le SBU sera sans aucun doute l’un des instruments de cette provocation.

On retrouve cette désunion chez les alliés occidentaux de l’Ukraine. Si les États-Unis, le Royaume-Uni, les Pays baltes ou la Pologne multiplient les déclarations agressives et provocatrices, annoncent la mobilisation de leurs troupes ou envoient des armes à l’Ukraine, d’autres pays européens cherchent à calmer le jeu. Parmi ces derniers on retrouve l’Allemagne qui estime que les livraisons d’armes ne font qu’aggraver les tensions. Sans parler des propos du chef de la marine allemande, l’amiral Kay-Achim Schönbach, qui a qualifié d’« ineptie » l’idée d’une invasion de l’Ukraine et estimé que Vladimir Poutine « mérite probablement » le respect et que la Crimée ne retournerait jamais à l’Ukraine. Cette prise de position courageuse qui l’a conduit à devoir démissionner prouve qu’au sein des militaires Européens tous ne sont pas d’accord pour suivre aveuglément Washington dans sa logique guerrière. Plus surprenante encore, l’annonce du président croate Milanovic qui a déclaré que son pays retirerait ses militaires des forces de l’OTAN en Europe de l’Est en cas de guerre entre l’Ukraine et la Russie.

Je sais qu’imminent ou imminente sont devenus des mots à la mode dont on doit se servir avec prudence. L’invasion russe n’est-elle pas imminente depuis début décembre si l’on en croit les Occidentaux ? Mais il convient de garder un œil sur ce qui se passe au sein du gouvernement ukrainien. Les désaccords sur la stratégie à adopter vis-à-vis de la Russie et qui semblent de plus en plus difficiles à masquer pourraient bien conduire à des soubresauts politiques dans la capitale ukrainienne. Et cela peut-être de manière bien plus imminente que les craintes d’une invasion russe.

Laurent Dayona

(*) Ce gouvernement américain qui n’a pas su évacuer son personnel diplomatique dans des conditions décentes et sécurisées en Afghanistan alors que le risque d’une prise de la capitale afghane était bien réel depuis plusieurs semaines, fait évacuer dans la précipitation son ambassade à Kiev en agitant le spectre d’une invasion russe imminente. Imminente cependant… depuis des semaines. Étrange n’est-ce pas ?