Le loup sort enfin de sa tanière. Alors que tout le monde désigne Vladimir Poutine comme le grand Satan pour expliquer les tensions migratoires à la frontière polono-biélorusse, les menaces de guerre en Ukraine ou la crainte d’une sécession de la république serbe de Bosnie, les lecteurs de ce blog savent pertinemment que l’un des principaux responsables des tensions en Europe se trouve à Pékin. L’autre se trouvant à Washington. Mais ce qui est nouveau c’est que Xi Jinping accepte d’entrer dans la lumière. À la différence du président américain, le président chinois s’était jusqu’ici bien gardé d’apparaître sur le devant de la scène concernant les affaires de notre continent. Car notez-bien que le sujet central de la rencontre virtuelle qui s’est déroulée le 15 décembre entre le maître du Kremlin et l’empereur rouge ne laisse place à aucune ambiguïté puisqu’il porte sur « les tensions en Europe et la rhétorique agressive des États-Unis et de l’OTAN ». Il s’agit ici d’un événement considérable. D’habitude volontairement prudente dès lors qu’il s’agit de prendre position officiellement sur des questions de politique étrangère éloignées de sa sphère d’influence asiatique, la Chine fait ici une exception remarquable et remarquée. À la veille du sommet les deux parties ont d’ailleurs volontairement souligné son importance en tenant des propos assez inhabituels. Ainsi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a qualifié le sommet vidéo entre Poutine et Xi Jinping d’extrêmement important et le ministère chinois des affaires étrangères a déclaré que « L’ère où les États-Unis agissaient arbitrairement dans le monde sous prétexte de démocratie et de droits de l’homme était révolue ». Excusez du peu.

Notons que les médias occidentaux se sont montrés assez discrets sur cette rencontre. On se demande bien pourquoi. D’autant plus que les résultats de ce sommet, pour ce que l’on en sait, sont plutôt spectaculaires vu l’état de tension géopolitique actuel. Durant cet entretien qui a duré 1h30 il a été confirmé que l’Ukraine fut bien au centre de la conversation entre les deux hommes. Moscou a notamment informé Pékin de l’avancement des négociations avec les États-Unis et l’OTAN sur les garanties de sécurité exigées par la Russie. La principale portant sur l’engagement des Occidentaux que l’Ukraine et la Géorgie n’intègrent jamais l’OTAN (Lire à ce sujet mon article du 12 novembre 2020 *). Il s’agit ici d’un point capital puisque deux jours avant le sommet le vice-ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Riabkov, avait lâché une bombe en déclarant que « Si les États-Unis et l’OTAN ne répondent pas à la demande russe concernant les garanties de sécurité, il y aura une réponse militaire ». Il a également ajouté, ce qui a été largement ignoré par nos médias, que « La liberté de former des alliances ne peut être absolue. Comme dans les sociétés humaines, votre liberté se termine là où commence la liberté d’autrui. Il doit y avoir des limites et des responsabilités claires ». Il fait clairement référence ici au respect par les Occidentaux de la zone d’influence de la puissance russe.

On le voit les déclarations russes sur ce sujet sont précises et lourdes de menaces et de conséquences. Et bien, en dépit de cela, le président chinois n’a absolument pas hésité, selon l’agence Associated Press, à promettre que son pays soutiendra les demandes de garanties de sécurité de la Russie auprès des États-Unis et de l’OTAN. Voilà qui tranche de façon spectaculaire avec l’approche traditionnellement prudente de la diplomatie chinoise. Et ce n’est pas tout. Selon Russia Today « La Russie et la Chine développeront des structures financières communes pour leur permettre d’approfondir leurs liens économiques d’une manière que les États étrangers ne puissent pas les influencer ». Cette décision commune est une réponse directe aux menaces des pays occidentaux de déconnecter la Russie du système financier SWIFT. À ce stade de mon article je tiens à vous rappeler ce que j’écrivais le 12 décembre dernier concernant le rôle de Pékin dans la crise qui secouait l’Est de l’Europe : « Pékin considère désormais le gouvernement ukrainien comme étant hostile à ses intérêts. Aujourd’hui nous ne sommes plus à l’abri d’une déstabilisation orchestrée par Pékin via l’impulsif Alexandre Loukachenko. Soit à destination de l’Ukraine, soit, ce qui serait encore un scénario bien plus dramatique, envers les Pays Baltes. Dans les deux cas de figure la Russie serait entraînée dans un conflit orchestrée par la Chine qui en serait la grande gagnante. Un tel scénario, loin de ses frontières, pourrait lui permettre dans le même temps de « s’occuper » de Taïwan. Le cauchemar des stratèges du Pentagone. » (**).

Pour ceux qui lisent ce blog je pense avoir largement démontré dans mes articles précédents que la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko était désormais davantage sous l’influence de Pékin que de Moscou. Ce qui a d’ailleurs été récemment confirmé par l’ancienne éminence grise de Vladimir Poutine, Gleb Pavlovsky, qui a mis en garde le président russe contre la trahison d’Alexandre Loukachenko, qui selon lui entraîne constamment la Russie dans des situations désagréables. Logique, puisque c’est justement la mission que lui a donné la Chine. Or le 13 décembre, soit deux jours avant le sommet, on apprenait que les banques de Biélorussie commençaient à se préparer à se déconnecter de SWIFT. Les banques biélorusses, non les banques russes (***). Je vous laisse réfléchir là-dessus… En offrant à la Russie son aide pour esquiver autant que possible les conséquences des sanctions économiques occidentales en cas d’intervention militaire en Ukraine, la Chine s’implique directement dans un potentiel conflit et semble donner carte blanche à la Russie. C’est un fait majeur. Surtout pour un Vladimir Poutine parfaitement conscient des risques d’une guerre avec l’Ukraine et qui hésite à franchir le rubicon. Ce n’est donc pas un hasard si, fort de ce soutien, la Russie n’a pas hésité à déclarer quelques heures à peine après le sommet entre les deux présidents qu’elle était prête à accepter «de grandes difficultés… de gros coûts économiques» pour empêcher l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. Bien entendu cette implication de Pékin et son soutien à Moscou n’est pas sans contrepartie.

Ce sommet du 15 décembre a donné lieu à une véritable alliance entre les deux nations. Selon l’agence Reuters, la Russie et la Chine se sont mises d’accord pour rester fermes afin de rejeter l’ingérence occidentale et défendre leurs intérêts de sécurité mutuels. Xi Jinping a obtenu de Vladimir Poutine qu’il condamne le projet de Joe Biden de « Sommet pour la démocratie » qui vise davantage Pékin que Moscou. Cette alliance ayant pour but de rassembler des nations alliés de Washington pour contenir l’hégémonie de la puissance chinoise dans l’Indo-Pacifique. La Russie et la Chine ont convenu que ce projet était contre-productif et qu’il imposait de nouvelles lignes de division au sein de la communauté internationale. Enfin, en échange du soutien chinois sur le sujet ukrainien, la Russie s’est engagée à être «la plus fervente partisane de la position légitime du gouvernement chinois sur les questions liées à Taïwan ». Donnant-donnant et pour Pékin du gagnant-gagnant. Car la Chine est en passe de réussir ses objectifs. Conforter son alliance avec la Russie tout en l’impliquant dans un conflit européen qui renforcera la dépendance de Moscou à son égard. Punir les alliés européens des États-Unis qui ont eu l’impudence de la défier sur la question de Taïwan ou qui s’opposent à son influence économique sur le Vieux continent (****). Impliquer les États-Unis dans un conflit à des milliers de kilomètres de Taïwan ce qui peut lui laisser de nombreuses fenêtres d’opportunité.

Dans mon article du 28 octobre 2021 (*****) j’écrivais sur le désarroi de Vladimir Poutine qui avait conscience que son alliance contre-nature avec la Chine s’avérait être un marché de dupes car Pékin grignotait les positions russes et concurrençait son influence jusque dans son proche environnement, lorsqu’elle ne la remplaçait pas purement et simplement. Peut-être me suis-je trompé. Peut-être que Vladimir Poutine n’est pas plongé dans le désespoir mais qu’il s’est tout simplement résigné, conscient du rapport de force. Et puis l’Occident à constamment refusé de saisir sa main tendue afin de lui permettre de sortir de cette alliance délétère avec la Chine. L’entretien avec Joe Biden a été sa dernière tentative mais il n’en est sorti rien de constructif. Face aux continuelles avancées de l’OTAN vers ses frontières la Russie est aujourd’hui au pied du mur. Si tout cela devait mal finir les historiens ne manqueront pas de souligner l’ironie qui aura vu Pékin et Washington utiliser une stratégie identique pour des ambitions antagonistes. La Chine aura instrumentalisé la Biélorussie pour faire monter les tensions sur la frontière orientale de l’Union européenne afin d’empêcher tout rapprochement entre Moscou et Bruxelles et enfermer la Russie dans son tête-à-tête avec l’empire du milieu. Et Washington aura instrumentalisé l’Ukraine, les Pays-Baltes ou la Pologne pour empêcher tout rapprochement entre Bruxelles et Moscou qui aurait permis une émancipation européenne de la tutelle américaine et la construction d’une véritable Europe de La Défense.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2020/11/12/un-mensonge-recurrent/

(**) https://europarabellum.com/2021/12/12/quel-sera-notre-pearl-harbor/

(***) Банки Белоруссии начали готовиться к отключению от SWIFT

(****) https://europarabellum.com/2021/12/13/les-boutefeux-baltes-de-washington/

(*****) https://europarabellum.com/2021/10/28/vladimir-poutine-est-en-plein-desarroi-le-moment-nest-il-pas-venu-de-lui-tendre-la-main/