Qu’est-ce qu’un boutefeu ? La définition qu’en donne le dictionnaire « Le Robert » est très précise : « Se dit figurément de ceux qui suscitent des séditions, des guerres civiles, qui mettent des dissentions entre les Princes, ou les particuliers, et qui donnent occasion aux guerres et aux procès ». Cela tombe bien, c’est exactement ce que sont les trois États baltes (Lituanie, Lettonie, Estonie) au niveau géopolitique. Des boutefeux. On serait pourtant en droit d’attendre à ce que ces trois pays minuscules, faibles et peu peuplés adoptent un profil bas en matière de politique étrangère. D’autant plus, il faut bien le reconnaître, que leur puissant voisin russe ne les a guère ménagés dans un passé récent. Mais non, loin de se montrer prudents sur la scène internationale, ces trois pays ont adopté une attitude totalement opposée. Au point même de défier la Chine et la Russie. Excusez-du peu. Explosé Jean de La Fontaine et sa fable de la grenouille qui se voulait plus grosse que le bœuf.

En effet, cet été la Lituanie a cru bon d’ouvrir sur son sol un bureau de représentation commerciale de Taïwan que Pékin considère comme une province rebelle lui appartenant. L’affront aux yeux des Chinois était d’autant plus fort que l’ouverture d’une représentation de Taïwan dans une capitale européenne était un événement inédit depuis 18 ans (*). Pékin a immédiatement rappelé son ambassadeur en Lituanie le 10 août puis a exigé le 11 août le départ de Chine de l’ambassadrice du pays balte. Il faut dire que le camouflet pour les autorités chinoises était réel. En donnant le nom de « Taïwan » et non de « Taipei » (du nom de la capitale de l’île) comme c’est le cas dans les 57 autres pays qui accueillaient déjà un bureau commercial, Vilnius s’inscrivait dans la même démarche diplomatique que les quinze pays qui accueillent une ambassade de « Taïwan » reconnaissant ainsi l’île comme un État indépendant. Un véritable casus belli pour la Chine. Ce processus diplomatique est arrivé à terme le 18 novembre dernier avec l’ouverture du dit bureau en Lituanie.

En revanche ce que ne savent pas les Européens, sauf ceux qui ont la chance de lire ce blog, c’est que la décision du gouvernement lituanien a déjà eu de très graves répercussions sur notre continent. Dès l’annonce par Vilnius de l’ouverture d’un tel bureau la décision fut prise à Pékin de punir cet État. Le 11 août le quotidien nationaliste chinois « Global Times », spécialisé dans l’actualité internationale et porte-parole non officiel du régime, proposait que la Chine se joigne « à la Russie et à la Biélorussie, les deux pays qui bordent la Lituanie, pour la punir ». Russie, Biélorussie et Chine étant réunis dans l’Organisation de Coopération de Shanghaï. Chose étrange, pure coïncidence sans doute, c’est à partir de ce moment que la crise migratoire déclenchée début juillet par Alexandre Loukachenko, initialement pour punir la Lituanie d’accueillir les opposants à son régime, s’aggrava soudainement et s’étendit à la Pologne (**). Il faut dire qu’entre-temps la Pologne annonça qu’elle était favorable à un approfondissement de ses relations avec… Taïwan (***).

Depuis il faut bien admettre que la Lituanie n’a pas arrangé ses affaires en affirmant le 17 septembre à Washington, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis, que « l’une des priorités de notre gouvernement est de soutenir les forces démocratiques dans le monde » venant en cela rejoindre le projet de Joe Biden d’alliance des démocraties. Curieux tout de même de voir que l’une des priorités d’un aussi petit pays que la Lituanie soit de soutenir les forces démocratiques dans le monde. N’est-ce pas un objectif quelque peu démesuré ? À moins qu’il ne lui ai était soufflé. Et c’est donc le plus naturellement du monde que nos trois « géants » ont envoyé le 30 novembre une délégation commune de parlementaires de Lituanie, de Lettonie et d’Estonie en visite à Taiwan pour participer à l’Open Parliament Forum où la discussion a porté sur la promotion de la démocratie. Comme l’aurait sans doute dit Molière « que diable allaient-ils faire dans cette galère ? ». Il ne faut pas s’étonner dans ces conditions que Pékin ait demandé il y a quelques jours aux multinationales de rompre leurs relations avec la Lituanie sous peine d’être exclues du marché chinois si elles refusaient de le faire. Cela fait mal. C’est ce qui se passe quand des dirigeants d’un pays se soumettent aux intérêts d’une puissance étrangère au dépens des siens.

Mais comme nos superpuissances ont envahi la Chine lundi et qu’elles s’ennuyaient elles ont décidé d’envahir la Russie le mardi. C’est une plaisanterie bien entendu mais à peine. En effet, dans la crise ukrainienne les trois États baltes n’ont de cesse de pousser leurs partenaires de l’OTAN à intégrer Kiev dans l’Alliance Atlantique, ce qui ne pourrait que provoquer une intervention de la Russie, mais également à soutenir militairement l’armée ukrainienne. Si ça ce n’est pas jeter de l’huile sur le feu… Dernièrement encore la Lettonie a déclaré par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, Edgars Rinkēvičs, que l’Occident doit envoyer un message fort à la Russie pour la dissuader d’envahir l’Ukraine, notamment en coupant la Russie du système de paiement SWIFT, en sanctionnant le gazoduc Nord Stream 2 et en renforçant le flanc oriental de l’OTAN. Or la source même de la crise ukrainienne provient de l’extension et du renforcement des capacités de l’OTAN aux frontières de la Russie. Pas évident que cela incite la Russie à se calmer. Notez-bien que jamais il n’est question de l’Europe et de ses intérêts. On parle de l’Occident, un artifice sémantique pour camoufler qu’en vérité ces petites nations se battent pour les intérêts des États-Unis. On me répondra qu’elles se battent également pour leur sécurité face à une nation, la Russie, qui s’est souvent comportée de manière brutale à leur encontre. Sans doute, mais la Chine ? Pourquoi la Chine ?

En vérité leur mission est de mettre constamment de l’huile sur le feu. Ils sont à Washington ce que la Biélorussie est à Pékin. Des provocateurs, des agaces-culs, du poil à gratter pour pousser les adversaires de Washington à commettre une faute irréparable. Mais il serait injuste de penser que les États-Unis ont le monopole des provocations. Outre Alexandre Loukachenko, un autre boutefeu, dans les Balkans, à la solde de la Chine, se prépare peut-être à devenir le cheval de Troie des intérêts de Pékin en déclenchant une nouvelle guerre dans la région. Mais de cela il sera question dans mon prochain article.

Laurent Dayona

Mise à jour 13 décembre 2021 (14h30) : à peine deux heures après la publication de cet article nous prenons connaissance de la déclaration suivante de la part du ministre lituanien des affaires étrangères Gabrielius Landsbergis : « Nous sommes convaincus que la Russie se prépare en fait à une guerre totale contre l’Ukraine. S’il s’agit d’une attaque sans précédent… cela signifie que la réponse doit également être sans précédent de la part des pays occidentaux ». Sans commentaire…

Mise à jour 13 décembre 2021 (20h30) : nous apprenons ce soir que le gouvernement lituanien a fourni à l’armée ukrainienne une quantité non spécifiée de systèmes anti-drone DM4S. Le plus haut général ukrainien s’est engagé à les déployer entre de bonnes mains.

(*) https://europarabellum.com/2021/09/25/ce-qui-se-cache-derriere-la-soudaine-rivalite-entre-la-lituanie-et-la-chine/

(**) https://europarabellum.com/2021/10/22/la-chine-est-elle-derriere-laccentuation-de-la-crise-migratoire-en-lituanie-et-en-pologne/

(***) https://europarabellum.com/2021/11/08/la-bielorussie-et-la-chine-declarent-la-guerre-a-leurope/