Ce pont du 11 novembre nous donne l’occasion d’entendre n’importe quoi à propos de la crise migratoire aux frontières orientales de l’Union européenne. Pour commencer je note que les grands médias daignent enfin parler d’une crise qui dure depuis plus de quatre mois. Mieux vaut tard que jamais. Cependant, aucun ne s’interroge sur la durée exceptionnelle du bras de fer entre la Pologne et la Lituanie d’un côté et la Biélorussie de l’autre. Plus de quatre mois c’est long, très long. C’est même inhabituel. D’habitude ces crises sont soumises à des soubresauts ponctuels. Il est rare qu’elles s’étalent de manière constante dans la durée. Ici c’est le cas. Au départ, le but d’Alexandre Loukachenko était simple. Il s’agissait de représailles contre deux pays qui abritent depuis l’été 2020 l’opposition biélorusse après les élections remportées frauduleusement par Alexandre Loukachenko. C’était petit, mesquin mais il n’était pas prévu que cela dure plus de quatre mois. Alors, que s’est-il passé pour qu’il en soit ainsi ? Nos médias ont trouvé le coupable idéal. Il faudrait même préciser le coupable habituel, j’ai nommé Vladimir Poutine. Et ils ont une preuve irréfutable, le président russe protège Alexandre Loukachenko. C’est vrai. Non seulement Vladimir Poutine refuse ostensiblement d’intervenir pour mettre la pression sur son allié afin qu’il stoppe ses agissements mais de surcroît il lui réaffirme son soutien indéfectible. Mais cela n’a rien à voir avec les migrants. Vladimir Poutine ne peut pas lâcher le dictateur de Minsk car il n’a aucune carte de rechange. D’autre part, Moscou préférera toujours soutenir un autocrate qui se comporte en allié, aussi imprévisible soit-il, plutôt que de voir un pays frontalier tomber entre les mains de l’OTAN. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Tant que l’Union européenne sera perçue comme la porte d’entrée de l’OTAN la Russie refusera de composer avec les Européens.

En vérité, Vladimir Poutine et les Européens sont les cibles de cette campagne de déstabilisation dont le véritable commanditaire se trouve en Chine. J’ai expliqué dans un article récent (*) pourquoi Vladimir Poutine était en plein désarroi. Le président russe se sent piégé dans son tête à tête avec XI Jinping. Il prend conscience que la Russie n’est pas mieux traitée par la Chine que l’Europe ne l’est par les États-Unis. Pire, les intérêts de la Chine correspondent de moins en moins avec ceux de la Russie. Pékin n’hésitant pas à venir concurrencer la Russie dans ce qui constituait jusqu’a présent ses aires d’influence. Que cela soit dans les Balkans ou en Asie centrale. Cette alliance s’avère être un marché de dupes pour Moscou. Petit à petit Pékin grignote les positions russes et concurrence l’influence russe, jusque dans son proche environnement, lorsqu’elle ne la remplace pas purement et simplement. La Chine a-t-elle eu vent des états d’âme du Kremlin ? Peut-être. Ce que l’on sait en revanche c’est que cette crise migratoire, que la Russie n’a pas désiré contrairement aux affirmations péremptoires entendues dans nos médias, entraine la Russie dans une nouvelle confrontation avec l’Europe. Or dans cette crise migratoire, alors même que Vladimir Poutine aime à se présenter en champion de la chrétienté, la Russie a parfaitement conscience que son intérêt n’est pas de se mettre à dos l’intégralité de la population européenne. Alors qui sont les gagnants ? Pékin et Washington qui testent ainsi la solidité de leurs alliances dans le cadre de la nouvelle guerre froide.

Vous voulez une preuve ? La voici. En début de semaine l’agence de presse russe, Tass, annonçait la reprise à plein régime des exportations de gaz du gazoduc de Yamal vers l’Europe passant en 24 heures de 360.000 mètres cubes à 860.000 mètres cubes par heure. Il s’agissait là d’un geste diplomatique de Vladimir Poutine envers les Européens afin de permettre à plusieurs pays d’augmenter leurs réserves de gaz alors que l’hiver approche. La mesure a eu un effet immédiat puisqu’elle a permis de baisser les prix du gaz d’environ 50 % par rapport à leur niveau record. Mais voilà que jeudi soir, à la stupéfaction générale, y compris à Moscou, Alexandre Loukachenko annonçait sa volonté de couper le gazoduc Yamal-Europe (voir photo au début de l’article) si la Pologne et la Lituanie fermaient leurs frontières. La Russie a rapidement réagi en affirmant que la Biélorussie n’avait aucun droit de gestion sur ce gazoduc qui est la propriété de la compagnie russe Gazprom. Et vendredi matin le Kremlin assurait que les livraisons de gaz russe à l’Europe ne seraient pas suspendues, malgré les menaces de Minsk précisant que la Russie « est et restera un pays qui remplit toutes ses obligations de livraison de gaz aux consommateurs européens ». Le Kremlin a ajouté qu’Alexandre Loukachenko n’avait pas consulté Moscou avant d’évoquer la possibilité de couper les flux de gaz naturel vers l’Europe. Mais quelle mouche a donc piqué le dictateur biélorusse pour venir mordre la main de celui qui est avant toute chose son assurance vie ? Ou plus exactement quelle autorité inspire un tel respect à Alexandre Loukachenko pour qu’il prenne le risque d’entrer en confrontation avec le Kremlin sur un sujet aussi sensible que celui de l’énergie ? La même autorité qui a intérêt à punir les Européens, en particulier ceux qui sont candidats pour rejoindre « l’alliance des démocraties » de Joe Biden contre la Chine, qui ont eu le tort dernièrement de se rapprocher de Taïwan allant jusqu’à avoir l’audace de dire que « La démocratie de Taiwan est un trésor à protéger ». La même autorité qui veut entraîner la Russie dans un conflit permanent avec l’Europe afin de la maintenir sous son contrôle.

Cela ira-t-il plus loin ? Un jour sans aucun doute car Chinois (**) et Américains réservent à l’Europe, dans le cadre de cette nouvelle froide, le sort qui fut celui de l’Afrique, de l’Asie ou de l’Amérique latine durant la première guerre froide : celui d’une zone de conflits. Mais aujourd’hui ? Je pense qu’il s’agit davantage d’une répétition. Comme je l’ai dit plus haut, les deux puissances veulent tester la solidité de leurs alliances. Ainsi la Biélorussie est sans arrêt dans la surenchère verbale. Le ministère biélorusse de la défense accusant encore vendredi matin la Pologne « et d’autres pays » de vouloir déclencher un conflit armé en Europe. De son côté les États-Unis font la même chose en alertant jeudi soir ses alliés européens que la Russie pourrait envisager une invasion de l’Ukraine. Et l’Union européenne a cru bon ce vendredi matin d’acquiescer en se disant alarmée par les activités militaires russes à proximité de la frontière ukrainienne. Si cela ne s’appelle pas jeter de l’huile sur le feu… Provocation biélorusse à l’origine, la vague migratoire est rapidement devenue un contrefeu chinois (***) afin de punir les alliés européens des États-Unis. Le message adressé à l’Union européenne est limpide. Si vous voulez nous contrecarrer dans nos ambitions asiatiques ou si vous vous engagez dans le projet d’alliance des démocraties, sachez que nous avons les moyens de vous faire très mal chez vous. Celui adressé à la Russie est tout aussi clair. Même vos alliés les plus fidèles (Serbie et Biélorussie) peuvent ne plus vous obéir si telle est notre volonté. Ce qui est désolant c’est qu’en dépit de ce double message, nos deux bêtas que sont la Russie et l’Union européenne s’avèrent incapables de déjouer le piège tendu par Washington et Pékin et s’étripent devant leurs yeux pour leur plus grand plaisir.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2021/10/28/vladimir-poutine-est-en-plein-desarroi-le-moment-nest-il-pas-venu-de-lui-tendre-la-main/

(**) https://europarabellum.com/2021/10/26/islamisme-et-chine-une-alliance-contre-leurope/

(***) https://europarabellum.com/2021/11/08/la-bielorussie-et-la-chine-declarent-la-guerre-a-leurope/