C’est le récit d’une tragédie. Nous assistons en direct à la nouvelle vassalisation de l’Europe par les deux hyperpuissances qui vont se disputer la suprématie mondiale dans les décennies à venir. Incapables de s’unir pour jouer leur propre partition en fonction de leurs intérêts, les nations européennes s’engagent dans cette nouvelle guerre froide comme jadis les gladiateurs dans les arènes romaines : pour divertir et y mourir devant les yeux de leurs maîtres respectifs. Ce qui se passe actuellement à la frontière polono-biélorusse est en quelque sorte une répétition. Ce n’est pas en Asie, contrairement à tout ce que vous pouvez lire, que Chinois et Américains vont s’affronter. Ils ne sont pas idiots. Ils savent pertinemment qu’ils se détruiraient mutuellement. Comme lors de la première froide durant laquelle Russes et Américains évitèrent soigneusement de s’affronter en Europe, Chinois et Américains vont s’affronter sur des terrains périphériques par l’intermédiaire de nations, d’organisations armées, de guérillas qui auront préalablement choisi leur camp. L’Europe sera l’un de ces théâtres périphériques de cette nouvelle froide. Mais pour ses habitants cette guerre sera chaude.

Du côté américain de nombreuses nations européennes se sont déjà laissées embrigader dans « l’alliance pour la démocratie » qui doit soutenir les États-Unis dans sa volonté de contenir l’expansionnisme chinois. Que cela soit dans le Pacifique, c’est pourquoi on assiste de plus en plus régulièrement à l’apparition de bâtiments de guerre européens dans des manœuvres communes avec les États-Unis, le Japon ou l’Australie, mais également en Arctique. On peut citer l’Allemagne, le Danemark, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Pologne ou encore la Lituanie. Du côté chinois nous retrouvons la Russie et la Biélorussie qui sont membres de l’Organisation de Coopération de Shanghaï mais également la Serbie. D’autres États européens hésitent entre les deux puissances. Le Monténégro, l’Albanie, la Macédoine du Nord ou plus surprenant la Hongrie. À ce titre les Balkans sont une zone particulièrement dangereuse qui doit être étroitement surveillée car cette région est composée d’États fragiles et instables en proies à des tensions nationalistes, ethniques et religieuses endémiques. C’est un terrain de jeu idéal pour qui veut exercer une ingérence ou fomenter des troubles. Plusieurs nations peuvent servir de détonateur pour provoquer une nouvelle guerre dans laquelle Chinois et Américains pousseront leurs « champions ». La Bosnie, le Kosovo, la Macédoine du Nord etc… ce ne sont pas les occasions de s’affronter qui manqueront.

Un autre front à surveiller de très près est ce qui se passe en Ukraine. Kiev, maintenu sous perfusion par Washington, peut très bien servir demain de détonateur pour réveiller un conflit aux frontières du principal allié de la Chine. Mais il serait illusoire de penser que des États plus anciens et mieux structurés pourront échapper à ces manipulations. La Chine y travaille. En nouant des alliances avec les forces islamistes les plus rétrogrades de la planète que sont le Pakistan et l’Afghanistan, elle se servira demain des mouvements migratoires pour infiltrer des terroristes islamistes en Europe pour y mener une guerre par procuration aux États européens qui auront rallié le camp américain. Cette alliance potentielle entre la Chine et le djihadisme international d’obédience sunnite doit être rapidement intégrée dans le logiciel de réflexion des dirigeants européens afin de l’anticiper et de trouver la parade la plus efficace. À ce titre, comme dit plus haut dans l’article, ce qui se passe depuis plus de quatre mois aux frontières de la Pologne et de la Lituanie doit-être vu comme une répétition grandeur nature. Un avant-goût de ce qui attend les Européens. Aujourd’hui, la Chine teste ses capacités de déstabilisation de l’Europe. Demain elle risque de passer aux affaires sérieuses en lui menant une véritable guerre en donnant carte blanche à Islamabad et Kaboul (*).

Malheureusement, les Européens ne comprennent rien ou ne veulent pas comprendre. Ils ne voient même pas qu’ils sont littéralement les jouets de Washington et de Pékin. Ce qui s’est passé aujourd’hui en est la preuve par l’absurde. Tôt dans la matinée, les États-Unis et sont bras armé en Europe, l’OTAN, ont déclaré que la Biélorussie orchestrait la fuite des migrants vers l’Europe et Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, affirmait à la Pologne qu’elle pouvait compter sur la solidarité de tous ses alliés dans la région. Ce qui a conduit la Commission européenne à déclarer dans la journée qu’elle étudiait l’éventuelle implication de la Russie dans la situation des migrants. En réponse, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a accusé « l’Occident » d’être responsable de la situation à la frontière polono-biélorusse car elle a déclenché la crise par ses actions au Moyen-Orient. Il a suggéré également à l’Union européenne de payer la Biélorussie pour qu’elle empêche les migrants de traverser la frontière plutôt que de lui imposer des sanctions. Merveilleux n’est-ce pas ? Comme un parfum de guerre froide à l’ancienne. Ne voyez-vous pas le comique de la situation ? Alors que l’intérêt des Européens et des Russes seraient de collaborer à minimum, si ce n’est de s’allier, pour éviter à notre continent le piège tendu par les Américains et les Chinois, tous ces benêts se laissent instrumentaliser par ces deux puissances.

Ainsi nous aurons vu aujourd’hui les États-Unis pousser leurs vassaux Européens à critiquer la Russie tandis que la Chine poussait son vassal russe à critiquer les Européens. Ah, ils doivent bien rire à Pékin et Washington. Ils savent désormais que leurs alliés respectifs leurs obéiront au doigt et à l’œil et pourront même le moment venu s’affronter pour défendre les intérêts chinois pour les uns et les intérêts américains pour les autres (**). J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard. Je ne vois pas comment notre continent pourra échapper à la tragédie qui s’annonce. Si les Européens sont coupables, les Russes le sont tout autant. Peut-être me suis-je trompé. Peut-être que Vladimir Poutine n’est pas plongé dans le désespoir mais qu’il s’est tout simplement résigné conscient du rapport de force (***). Sans doute espère-t-il des gains pour son pays. Dans le cas où l’Europe plongerait dans le chaos le président russe tenterait de reprendre la main sur les Pays baltes, l’Ukraine ou même la Moldavie. Il y a quelques jours Poutine se félicitait de l’accord d’intégration entre la Russie et la Biélorussie. À cette occasion il a déclaré que cet accord était un bon exemple à suivre pour les autres États de l’ex-Union soviétique. Un aveu ?

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2021/10/26/islamisme-et-chine-une-alliance-contre-leurope/

(**) En fin d’après-midi le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, a accusé le président russe d’avoir orchestré la vague migratoire afin de déstabiliser l’UE. À Pékin et Washington ils rigolent.

(***) https://europarabellum.com/2021/10/28/vladimir-poutine-est-en-plein-désarroi-le-moment-nest-il-pas-venu-de-lui-tendre-la-main/