Vladimir Poutine n’est pas un homme heureux. Poussé dans les bras de la Chine suite aux sanctions économiques imposées par les États-Unis et leurs vassaux européens, la Russie se trouve aujourd’hui confrontée aux conséquences négatives de cette alliance contre-nature. Dans l’affrontement gigantesque qui se prépare entre Pékin et Washington, Moscou est relégué au second rang. La Russie n’est pas mieux traitée par la Chine que l’Europe ne l’est par les États-Unis. Pire, les intérêts de la Chine correspondent de moins en moins avec ceux de la Russie.

Dans les Balkans, la Russie se trouve ainsi directement concurrencée par la Chine dans ce qui était considéré il n’y a encore pas si longtemps comme sa zone d’influence naturelle. À savoir la Serbie, le Monténégro et la Grèce. Que cela soit dans le domaine de l’exportation des armes, dans celui de l’entretien ou la construction d’infrastructures routières, ferroviaires ou portuaires dans le cadre du projet de nouvelle route de la soie (qui réunit l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie) ou pour l’acquisition d’entreprises stratégiques, la percée chinoise dans l’ancien pré-carré balkanique russe relègue souvent Moscou dans un rôle de spectateur. Ainsi en Serbie la Chine devance désormais la Russie pour les investissements directs à l’étranger (IDE). Une petite révolution. L’offensive est générale et permanente comme le prouve la tournée dans les Balkans du ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, qui a notamment rencontré le 27 octobre Ivica Dačić, président de l’Assemblée nationale de Serbie.

Vladimir Poutine n’aime pas Alexandre Loukachenko. C’est un secret de polichinelle. Mais il ne le lâchera pas. Pourquoi ? Parce que Moscou préférera toujours soutenir un autocrate qui se comporte en allié, aussi imprévisible soit-il, plutôt que de prendre le risque de voir un pays frontalier tomber entre les mains de l’OTAN. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Tant que l’Union européenne sera perçue comme la porte d’entrée de l’OTAN la Russie refusera de composer avec les Européens. Pourtant, comme je l’ai souligné plus haut, Vladimir Poutine méprise le président biélorusse. Lui qui se présente comme le défenseur de la chrétienté se voit dans l’obligation de soutenir un régime qui organise depuis trois mois le passage de milliers de migrants, essentiellement musulmans, vers l’Union européenne. Il peut d’autant moins intervenir que Minsk bénéficie désormais du soutien de Pékin dans cette agression envers des pays européens soutenant les États-Unis dans sa guerre froide contre la Chine (*).

La Turquie de plus en plus courtisée par la Chine se montre également de plus en plus agressive et provocatrice. C’est déjà le cas dans le Caucase par son alliance avec l’Azerbaïdjan, le Pakistan et plus récemment avec la Géorgie (**). C’est le cas dans le nord de la Syrie où les intérêts d’Ankara entrent directement en conflit avec ceux de Moscou. Mais c’est également le cas, et on l’oublie trop fréquemment, en Ukraine. Autoproclamée protectrice des Tatars de Crimée, une variété de peuples turcs, Ankara n’a jamais voulu reconnaître l’annexion de la Crimée, tout comme Pékin, et apporte régulièrement un soutien diplomatique à Kiev sur ce sujet. Mais plus grave, en septembre dernier l’Ukraine et la Turquie ont signé un accord annonçant l’installation d’un centre d’entraînement et de maintenance pour les drones d’attaque turcs Bayraktar. Déjà titulaire depuis 2020 d’une flotte de douze drones, l’Ukraine doit dans les mois à venir acheter 24 nouveaux Bayraktar TB2. Et le 27 octobre on apprenait que l’armée ukrainienne avait utilisé pour le première fois un drone turc pour détruire une position d’artillerie des séparatistes du Donetsk constituant de fait une escalade dans le conflit.

Et en Asie centrale, dans les républiques musulmanes de l’ex-URSS, la Russie se voit désormais concurrencée par la Chine elle-même. Alors que Pékin tente de constituer une alliance avec le Pakistan et l’Afghanistan (***), elle cherche également à rassurer les voisins nordistes du régime des Talibans. Ces derniers, par l’intermédiaire du vice-gouverneur Taliban de la province du Badakhshan, avaient provoqué l’inquiétude du Tadjikistan en annonçant début octobre la création d’un bataillon de kamikazes stationné à proximité de la frontière entre les deux pays. Et bien fin octobre le Tadjikistan a approuvé un projet de construction… d’une base militaire chinoise dans le pays. Celle-ci accueillera des troupes chinoises dont la mission sera d’offrir une assistance militaire. Coup de maître pour la Chine. En démontrant qu’elle est prête à assurer la protection militaire des pays d’Asie centrale contre les Talibans si le besoin s’en faisait sentir, elle les incite en retour à reconnaître le régime des Talibans avec lequel Pékin recherche une alliance. Et le tout dans une région qui était jusqu’à présent la chasse gardée de l’influence russe. Ainsi en dépit de son alliance avec la Chine, la Russie est de plus en plus isolée. Cette alliance s’avère être un marché de dupes. Petit à petit Pékin grignote les positions russes et concurrence l’influence russe, jusque dans son proche environnement, lorsqu’elle ne la remplace pas purement et simplement.

Vladimir Poutine s’est trompé. Il le sait. À sa décharge il faut dire que l’Occident et notamment l’Europe ne lui ont pas laissé le choix. La servilité des Européens préférant le confort du parapluie américain, même si ils doivent en passer par des humiliations régulières, aux risques d’une indépendance et d’une alliance avec la Russie ont fini par le décourager. Il existe au sein de la Russie une lutte ancestrale au sommet du pouvoir entre un courant dit « occidentaliste » auquel appartenait Vladimir Poutine à ses débuts, qui considère que la Russie est l’héritière des influences intellectuelles et culturelles de l’Occident, dirigeant son regard vers l’Ouest, et le courant dit « néo-eurasisme», se transformant en courant sinophile ces dernières années, qui estime que la Russie est une civilisation eurasienne, opposée aux valeurs de l’Europe occidentale, et dont le regard doit se tourner vers l’Est afin de constituer un espace continental eurasien capable de s’opposer à la puissance maritime atlantiste. C’est ce courant qui s’est imposé en Russie à la fin des années 2000 lorsque le président russe a compris que sa main tendue ne serait pas saisie par l’Occident et plus particulièrement par l’Europe. Il faut créer les conditions pour que le premier courant reprenne le dessus. Et pour cela il faut tendre la main à Vladimir Poutine.

Tout dirigeant européen lucide devrait s’apercevoir que le moment est venu de se rapprocher de la Russie. Non seulement parce que l’Europe en a besoin mais également parce que la Russie en a besoin. Les deux parties sont les victimes de leurs alliances respectives qui se font au détriment de leurs intérêts. Seule une alliance entre les Européens et la Russie pourra les protéger du sombre avenir que leur prépare la Chine et les États-Unis (****). Je ne peux qu’approuver les propos du journaliste Edouard Roux qui a écrit le 23 septembre dans Valeurs Actuelles : « Pourquoi ne pas rejoindre les russes, développer des accords économiques et militaires avec le Kremlin, puisque l’Union Européenne est incapable du moindre sursaut (…) La Russie attend un rapprochement, quelque chose qui puisse lui donner plus de poids, rattraper son retard dans la course au pouvoir mondial. Nous n’avons plus d’alliés fiables, cet accord raté en est le plus précieux témoignage. Les États-Unis sont passés à autre chose, ils évoluent dans des sphères trop éloignées des nôtres, de nos préoccupations (…) Coopérer avec le Kremlin, c’est fermer les yeux sur la politique intérieur russe, c’est travailler sur les questions internationales main dans la main, rien d’autre. La France n’est plus en état d’imposer ce qu’elle souhaite, de demander à Poutine de se laisser aller à la démocratie ; elle n’a plus l’assise qu’elle avait jadis. Et c’est peut-être cela qui est le plus tragique dans cette histoire… » (*****).

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2021/10/22/la-chine-est-elle-derriere-laccentuation-de-la-crise-migratoire-en-lituanie-et-en-pologne/

(**) https://europarabellum.com/2021/10/02/la-tenaille-iranienne-ou-le-prolongement-oriental-du-retournement-des-alliances-dans-le-cadre-dune-politique-de-defense-europeenne-autonome/

(***) https://europarabellum.com/2021/10/26/islamisme-et-chine-une-alliance-contre-leurope/

(****) https://europarabellum.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/

(*****) https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/roux-affaire-des-sous-marins-la-france-coule-les-usa-ricanent-lue-consent/