Comment la Chine pourrait-elle provoquer des conflits en Europe si le besoin s’en faisait sentir pour défendre ses intérêts ? Comment pourrait-elle transformer l’Europe en champ de bataille dans le cadre de la guerre froide contre les États-Unis (**) ? Si elle a les moyens de déstabiliser des pays européens dans les Balkans en jouant sur les fractures ethniques et religieuses qui sont multiples et en usant de son influence économique et de sa capacité à manipuler des élites locales dont la faiblesse vis-à-vis de la corruption n’est plus à démontrer, qu’en est-il pour l’Europe occidentale ? Certes, il serait naïf de croire que la corruption ne concerne que la partie orientale de l’Europe. Ailleurs en Europe, et particulièrement en France, des élus sont les chevaux de Troie de l’influence chinoise. Mais cela serait insuffisant pour déstabiliser un pays comme la France ou l’Italie. Alors, sur quel levier la Chine pourrait-elle exercer une pression suffisamment importante pour semer le désordre ? Je n’en vois qu’un : une alliance tacite entre les islamistes et Pékin. Cette alliance qui peut paraître surprenante n’est pas nouvelle. Elle fut même responsable de la prise de conscience par les États-Unis en 2006 que la Chine devenait sa principale rivale ainsi qu’à l’origine du retournement des alliances en Asie (***). En faisant du Pakistan le pivot de sa stratégie dans son projet des nouvelles routes de la soie, la Chine n’a pas contracté une simple alliance traditionnelle d’État à État. Car le Pakistan n’est pas une nation comme les autres. C’est une nation dont l’unité a été constituée sur la base d’une identité religieuse unique. Peu de pays dans le monde sont aussi intolérants, sectaires et dangereux envers les minorités religieuses que le Pakistan. Peu de pays soutiennent aussi ouvertement des groupes terroristes djihadistes que le Pakistan. Peu de pays abritent des leaders religieux prônant aussi ouvertement le djihâd international que le Pakistan. En s’alliant avec le Pakistan, la Chine a noué des liens avec la frange la plus radicale et intolérante de l’islam. Si cette alliance est tout d’abord destinée à être opérationnelle contre l’ennemi commun indien en procurant à Pékin et Islamabad une alliance de revers réciproque, cette alliance peut très bien demain être activée pour servir d’autres ambitions. Les liens entre les services secrets pakistanais (Inter-Services Intelligence) et de très nombreux groupes terroristes islamistes sont un secret de polichinelle. Tout comme le soutien d’Islamabad aux talibans. La récente victoire des talibans en Afghanistan est à ce titre extrêmement dangereuse. Pas pour les États-Unis mais pour les Européens. Les talibans ont promis aux américains de ne pas servir de base arrière au terrorisme international pour les frapper comme ce fut le cas entre 1998 et 2001. Mais cette promesse vaut-elle pour les Européens ? Il est permis d’en douter et je pense sincèrement que les Américains s’en moquent éperdument. Le départ des Américains d’Afghanistan et les négociations de plus en plus avancées entre Kaboul et Pékin feraient bien d’inquiéter les Européens. Jugez-en plutôt.

Dès le 28 juillet le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, rencontrait en Chine une délégation de Taliban dirigée par le mollah Abdul Ghani Baradar. Ceux-ci firent la promesse que l’Afghanistan ne serait jamais utilisé pour mener des attaques contre la Chine, comprendre les militants ouïghours en Afghanistan du Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM), et en contrepartie la Chine promettait « de ne pas s’ingérer dans les affaires de l’Afghanistan ». Le 12 août, soit trois jours avant la chute de Kaboul, la Chine se disait prête à reconnaître les Taliban comme représentants légitimes de l’Afghanistan s’il réussissait à renverser le gouvernement à Kaboul. Le 24 août, Zabihullah Mujahid, porte-parole des Taliban, affirmait que la Chine était un bon voisin de l’Afghanistan et que le nouveau gouvernement afghan souhaitait développer de bonnes relations avec la Chine. Le 08 septembre le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, annonçait la livraison à l’Afghanistan pour « 26 millions d’euros de céréales, de vaccins et de médicaments selon les besoins de sa population ». Le 21 septembre on apprenait par l’intermédiaire d’un porte-parole des talibans afghans que le processus pour établir de bonnes relations avec la Chine avait commencé. Le 26 septembre le ministre des Affaires étrangères par intérim Taliban rencontrait Wang Yu, ambassadeur de Chine en Afghanistan. À la suite de l’entretien, ce dernier lançait un appel à la levée des sanctions et du gel des fonds des banques nationales afghanes à l’étranger. Fin septembre on apprenait que le Pakistan avait lancé des négociations avec les Talibans pour intégrer l’Afghanistan dans le projet d’infrastructure et de connectivité énergétique de plusieurs milliards de dollars du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC). Mi-octobre la Chine se déclarait prête à investir des milliards de dollars si en contrepartie les talibans garantissaient la sécurité de leurs travailleurs et de leurs entreprises. Enfin, les 25 et 26 octobre, le ministre des Affaires étrangères de la Chine, Wang Yi, a rencontré la délégation du gouvernement intérimaire des talibans afghans au Qatar. Il s’agit de la première rencontre de haut niveau depuis la prise du pouvoir par les talibans. Le ministre chinois s’est félicité des changements positifs en Afghanistan (sic) et a promis que la Chine ne s’immiscerait jamais dans les affaires intérieur du pays. Les Talibans ont quant à eux remercié la Chine pour son aide humanitaire et confirmé que leur pays ne servirait jamais de base pour une agression contre son voisin. Les deux parties ont convenu de se revoir plusieurs fois pour discuter de leur coopération dans de nombreux domaines (éducation, commerce etc…). Réunion cordiale comme chacun peut l’observer…

À ceux qui répondront qu’une telle alliance est impossible du fait des persécutions subies par les populations musulmanes vivant en Chine je tiens à leur rappeler la chose suivante. Interrogé sur la persécution de la minorité des Ouïghours par le régime chinois, le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, n’a pas hésité une seule seconde en juin 2021 à défendre publiquement… la position de la Chine en déclarant « ne pas être sûr de ce que l’on raconte. D’après les Chinois, ce n’est pas le cas ». Le sort de cette minorité musulmane ne pèse pas lourd dans la balance face aux milliards de dollars des investissements chinois et à l’alliance stratégique qu’offre Pékin contre l’Inde. Le même raisonnement s’applique aux talibans. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’État islamique en Afghanistan a justifié son attentat contre une mosquée chiite à Kunduz début octobre, qui a provoqué la mort d’une centaine de fidèles, par l’engagement des Talibans selon eux à expulser les Ouïghours vers la Chine. Pour le moment ce n’est pas le cas mais les Talibans ont bien assuré Pékin qu’ils n’autoriseraient aucun groupe à utiliser leur territoire pour mener des attaques contre la Chine. Et on ne peut pas exclure que l’hypothèse d’une expulsion ne fasse pas l’objet des négociations actuellement en cours entre les deux pays. Quoi qu’il en soit ce triangle stratégique en voie de constitution entre la Chine, le Pakistan et l’Afghanistan est un véritable défi pour les Européens. En s’alliant avec deux des principaux parrains du terrorisme islamiste sunnite, la Chine disposerait d’un formidable élément de déstabilisation des démocraties européennes. L’infiltration d’éléments terroristes au sein des vagues migratoires qui tentent de pénétrer en Europe n’est pas une simple vue de l’esprit. Les autorités lituaniennes ont alerté ces derniers jours que « plusieurs dizaines de ces personnes entrées en Lituanie en tant que migrants illégaux et sur lesquelles nous avons déjà des informations sont associées à l’une ou l’autre organisation terroriste » (****). Il est à craindre que l’infiltration de terroristes islamistes en Europe devienne à l’avenir une arme entre les mains de la Chine pour mener une guerre par procuration aux États européens qui auront choisi le camp américain dans la nouvelle guerre froide. Cette alliance potentielle entre la Chine et le djihadisme international d’obédience sunnite doit être rapidement intégrée dans le logiciel de réflexion des dirigeants européens afin de l’anticiper et de trouver la parade la plus efficace. À ce titre, il est désolant de constater qu’aucun des candidats à la présidentielle française ne se soit emparé du sujet. Faudra-t-il attendre une nouvelle fois qu’un drame survienne pour que cette torpeur prenne fin ?

Laurent Dayona

(*) Titre en hommage au géopolitologue Alexandre del Valle qui avait écrit en 1997 un ouvrage prophétique « Islamisme et États-Unis, une alliance contre l’Europe » et qui avait eu raison sur beaucoup de choses avant tout le monde.

(**) https://europarabellum.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/

(***) https://europarabellum.com/2021/09/18/aukus-quand-leurope-sort-de-lhistoire/

(****) https://europarabellum.com/2021/10/22/la-chine-est-elle-derriere-laccentuation-de-la-crise-migratoire-en-lituanie-et-en-pologne/