La crise migratoire qui se développe sur les frontières lituaniennes et polonaises a débuté au mois de juillet dans une indifférence totale. Lorsque nous avons publié notre premier article sur le sujet le 05 août (*) très peu de monde en parlait. À l’heure où j’écris cet article nous sommes le 22 octobre. Cela fait donc trois mois que cette crise perdure. C’est long, très long. C’est même inhabituel. D’habitude ces crises sont soumises à des soubresauts ponctuels. Il est rare qu’elles s’étalent de manière constante dans la durée. Ici c’est le cas. Au tout début de la crise seule la Lituanie était touchée. Puis elle s’est rapidement étendue à la Pologne. Pourquoi ? La raison en est simple. Il s’agissait pour l’autocrate qui dirige la Biélorusse de punir ces deux pays qui accueillent l’opposition à Alexandre Loukachenko depuis l’élection présidentielle d’août 2020 qui a vu une partie de la population contester sa réélection avec 80 % des suffrages. La façon de procéder est simple. Des agences de voyages recrutent des migrants en Iraq puis les acheminent à Minsk par avion d’où ils sont amenés sur la frontière qu’ils traversent en direction de la Lituanie. Le tout avec la bienveillance pour ne pas dire la complicité active des autorités, les gardes frontières biélorusses allant jusqu’à équiper des migrants avec des treillis de l’armée. Vilnius a accusé le régime de Minsk d’organiser les flux migratoires et l’a qualifié d’agression hybride. En conséquence, l’état d’urgence a été déclaré dans le pays. L’Union européenne est sur la même position et a pointé du doigt la compagnie aérienne nationale biélorusse Belavia qui organise ces vols. Voilà pour le premier acte de la crise.

Puis est survenu un deuxième épisode passé relativement inaperçu. Nous l’avons évoqué le 25 septembre (**). En plein mois d’août une crise diplomatique a éclaté entre Vilnius et Pékin. La Lituanie avait en effet décidé d’accueillir sur son territoire un bureau de représentation commerciale de Taïwan. En accordant à cette représentation le nom de « Taïwan » et non de « Taipei » (du nom de la capitale de l’île) comme c’est le cas dans les 57 autres pays qui accueillent déjà un bureau commercial, Vilnius s’inscrivait dans la même démarche diplomatique que les quinze pays qui accueillent une ambassade de « Taïwan » reconnaissant ainsi l’île comme un État indépendant. Un véritable casus belli pour la Chine. Dès le 10 août Pékin rappelait son ambassadeur en Lituanie puis exigeait le 11 août le départ de Chine de l’ambassadrice du pays balte. Le même jour le quotidien nationaliste chinois « Global Times », spécialisé dans l’actualité internationale et porte-parole non officiel du régime, proposait que la Chine se joigne « à la Russie et à la Biélorussie, les deux pays qui bordent la Lituanie, pour la punir ». Russie, Biélorussie et Chine étant réunis dans l’Organisation de Coopération de Shanghaï. La Lituanie n’a pas arrangé ses affaires en affirmant le 17 septembre à Washington, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis, que « l’une des priorités de notre gouvernement est de soutenir les forces démocratiques dans le monde » venant en cela rejoindre le projet de Joe Biden d’alliance des démocraties. Curieux tout de même de voir que l’une des priorités d’un aussi petit pays que la Lituanie soit de soutenir les forces démocratiques dans le monde. N’est-ce pas un objectif quelque peu démesuré ? À moins qu’il ne lui ai était soufflé. Enfin, ajoutons pour être complet que la Pologne annonça entre-temps qu’elle était favorable à un approfondissement de ses relations avec… Taïwan.

Ce que l’on peut constater c’est que deux mois après la rupture des relations diplomatiques entre la Lituanie et la Chine, non seulement la crise migratoire ne s’est pas atténuée mais elle a empiré. Il y a trois jours les gardes-frontières lituaniens ont refoulé 149 migrants, le nombre le plus élevé de personnes qui ont tenté de traverser illégalement la frontière depuis fin août. Même constat pour la Pologne. Mais il y a bien plus grave. Selon Laurynas Kasčiūnas, président du Comité national de sécurité et de défense (NSGC) « plusieurs dizaines de ces personnes entrées en Lituanie en tant que migrants illégaux et sur lesquelles nous avons déjà des informations sont associées à l’une ou l’autre organisation terroriste ». Plusieurs de ces personnes ont déjà été expulsées. Selon L. Kasčiūnas, la plupart des migrants associés à des affaires de terrorisme sont des Iraquiens. D’autres sont des Tchétchènes. La ministre lituanienne de l’Intérieur, Agnė Bilotaitė, a tenu à rassurer la population : « Nos fonctionnaires et institutions travaillent de manière professionnelle et avec les institutions internationales pour identifier ces individus et prendre les décisions appropriées ». En l’espace de trois mois les autorités biélorusses ont non seulement réussi à maintenir un flux constant de migrants mais elles sont passées du transfert de simples migrants à celui de terroristes islamistes. Qui finance tout ceci ? Et pourquoi ? La simple volonté d’Alexandre Loukachenko de punir Varsovie et Vilnius pour abriter des opposants politiques est-il le seul moteur d’une crise migratoire aussi longue et qui ne cesse de s’amplifier avec désormais l’implication d’éléments terroristes ? Il est non seulement permis de se poser la question mais également d’en douter.

La menace du « Global Times » a-t-elle été mise en œuvre ? La Lituanie est-elle punie pour avoir défié la Chine ? Ce qu’il faut comprendre à ce stade c’est que lentement mais sûrement, la guerre froide opposant les États-Unis à la Chine (***) amène les États européens à devoir choisir progressivement leur camp. La Lituanie a choisi l’alliance des démocraties défendu par Joe Biden tout comme l’Allemagne, la Pologne ou le Danemark. D’autres suivront. La Serbie et la Hongrie (du moins tant que Viktor Orban dirigera le pays) celui de la Chine tout comme la Russie et la Biélorussie auparavant. C’est une pure folie. Ce jeu des alliances risque d’entrainer l’Europe dans un conflit qui ne concerne pas directement ses intérêts. Cela va également accroître les fractures au sein de la famille européenne qui n’en avait vraiment pas besoin. Et surtout, à l’image de la première guerre froide dont l’épicentre était l’Europe mais qui avait vu les guerres se multiplier sur les continents périphériques, il est à craindre que l’Europe ne devienne l’un des continents périphériques de la nouvelle guerre froide dont l’épicentre est en Asie. La reprise des opérations de déstabilisation dans les Balkans depuis quelques semaines est un premier indice. Il est à craindre que l’infiltration de terroristes islamistes en Europe ne soit également une autre arme à disposition de Pékin pour mener une guerre par procuration. Le départ des Américains d’Afghanistan et les négociations de plus en plus avancées entre Kaboul et Pékin feraient bien d’inquiéter les Européens. Car si les talibans ont promis aux américains que leur pays ne servira pas de base arrière au terrorisme international pour les frapper comme ce fut le cas entre 1998 et 2001, rien ne dit que cette promesse vaut pour les Européens. Il est permis d’en douter et je pense sincèrement que les Américains s’en moquent éperdument. Les Européens l’ignorent, les candidats à la présidentielle française l’ignorent mais notre continent va devenir l’un des champs de bataille de la nouvelle guerre froide. Et c’est une tragédie.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2021/08/05/alexandre-loukachenko-a-declare-la-guerre-a-lunion-europeenne/

(**) https://europarabellum.com/2021/09/25/ce-qui-se-cache-derriere-la-soudaine-rivalite-entre-la-lituanie-et-la-chine/

(***) https://europarabellum.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/