Nous avions l’exemple de la coopération entre Israël et l’Azerbaïdjan concernant l’exportation de drones kamikazes et qui ont joué un rôle décisif dans victoire de l’Azerbaïdjan sur l’Arménie à l’automne 2020 (*). C’était déjà un premier avertissement pour les Européens. Mais voilà que le quotidien espagnol « La Razón » a annoncé que dans le cadre de la normalisation de leurs relations diplomatiques entamées en 2020, Israël et le Maroc ont conclu un accord concernant la fabrication au Maroc de drones kamikazes. C’est la firme BlueBird Aero Systems, une filiale du groupe Israël Aerospace Industries (IAI), qui aurait signé ce contrat. L’accord pourrait également comprendre l’achat de véhicules blindés ainsi que des chars de combat. Mais ce n’est pas tout. Le Maroc a également signé un accord avec la société israélienne Rafael pour acheter des missiles Spike. Officiellement, le royaume marocain met en avant la récente dégradation de ses relations avec l’Algérie pour justifier cette collaboration.

C’est oublier que cet effort de modernisation de son armée ne date pas d’aujourd’hui. Le Maroc a reçu récemment livraison de drones turcs Bayraktar TB2 pour surveiller les frontières de… Ceuta et Melilla que les autorités chérifiennes considèrent comme des territoires lui appartenant. C’est oublier également que Rabat a conclu avec Washington, sous la présidence de Donald Trump, un accord sur la modernisation de son armée bien avant la dégradation de ses relations avec Alger, et qui s’est déjà soldé par la réception de 25 avions de combat F-16 fabriqués par Lockheed Martin ainsi que de 24 hélicoptères AH64E Apache. Là encore la raison officielle avancée vise l’Algérie puisque cette dernière a de son côté développé des accords de modernisation et de coopération de son armée avec la Russie. Tout cela semble se tenir. Nous sommes apparemment dans le jeu géopolitique classique de l’inusable rivalité entre Washington et Moscou.

Sauf que cette frénésie marocaine sur les dépenses militaires n’est pas passée inaperçue côté espagnol. À l’automne 2020 le journal ABC rapportait que le parti nationaliste Vox avait plaidé pour que les relations entre l’Espagne et les États-Unis soient renforcés afin de faire face à l’effort militaire engagé par le Maroc et l’Algérie ces dernières années. Afin de justifier ses propositions, Vox a souligné que le Maroc a considérablement augmenté ses capacités militaires et dispose déjà d’une armée qui, avec 200 000 soldats, est parmi les plus modernes d’Afrique. Pour les nationalistes espagnols les relations avec les USA « sont essentielles pour assurer un soutien en cas de conflit avec les nations voisines ou pour revendiquer la souveraineté espagnole sur des territoires ou les eaux adjacentes au Maroc ». Pour Vox, le renforcement des relations militaires avec Washington permettra à l’Espagne de maintenir sa supériorité militaire en Méditerranée occidentale pour « assurer sa souveraineté sur les villes autonomes de Ceuta et Melilla, et sur l’archipel des Canaries ».

Le moins qu’on puisse dire pour aller dans le sens de Vox c’est que depuis l’automne 2020 le Maroc a encore considérablement augmenté ses capacités militaires. Leur inquiétude est donc légitime. Malheureusement les conclusions qu’ils tirent de cette situation sont mauvaises. Il est déplorable de voir que des nationalistes espagnols préfèrent remettre la défense de leur pays entre les mains des États-Unis plutôt que de privilégier une alliance entre nations européennes. D’autant plus que la protection des États-Unis est toute théorique. La Grèce membre de l’OTAN peut témoigner ces dernières années que Washington se garde bien de freiner les provocations de plus en plus agressives de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan en Méditerranée orientale. Un exemple que ferait bien de méditer nos nationalistes espagnols….

Mais non content de renforcer la vassalisation de leur pays vis-à-vis des Etats-Unis, Vox prend le risque de favoriser la submersion démographique de notre continent en voulant conserver Ceuta et Melilla. Ces deux enclaves sont aujourd’hui des portes d’entrée pour l’immigration clandestine. Régulièrement des hordes de migrants forcent les barrières séparant ces deux villes du reste du territoire marocain. Et bien entendu, une fois en territoire espagnol ces migrants ne sont pas renvoyés. La plupart vont poursuivre leur voyage pour se répandre dans la péninsule ibérique ou dans le reste de l’Europe. Mais outre que ces deux villes sont des passoires migratoires, elles ne sont nullement européennes. Ni géographiquement, ni démographiquement. À Ceuta, les musulmans représentent déjà 45 % de la population. Pour Melilla c’est encore pire puisque on estime que les musulmans représentent 50 % de la population. Dans ces conditions quel est l’interêt de vouloir conserver ces territoires ?

En revanche, Madrid pourrait militariser plusieurs îles méditerranéennes inoccupées qu’elle possède mais qui sont également revendiquées par le Maroc. Elle pourrait imiter la manière dont la Chine militarise les îlots en mer de Chine méridionale (**). Des travaux de grandes ampleurs sur les îles concernées (***), à l’image de ceux opérés par l’armée chinoise, pourraient permettre de transférer une partie des effectifs de Ceuta et Melilla après leur départ afin de renforcer les petites garnisons qui y sont déjà établies. Des infrastructures maritimes et aériennes devraient y être également développées afin d’offrir une capacité opérationnelle maximale aux forces espagnoles. Et surtout, l’Espagne devrait intégrer l’alliance franco-grecque (****) dans le cadre d’une politique européenne de défense autonome. Chacune des nations s’engageant à se porter mutuellement une assistance militaire directe en cas d’attaque par un pays tiers. Avec le soutien des alliés européens cette barrière maritime pourrait constituer une arme efficace à la fois pour dissuader le Maroc d’entreprendre une aventure militaire mais également pour lutter contre l’immigration illégale en Méditerranée occidentale.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2020/11/12/sachez-le-2/

(**) https://europarabellum.com/2021/08/14/lespagne-doit-imiter-en-mediterranee-la-strategie-maritime-de-la-chine/

(***) Il s’agit de l’îlot du Persil, des iles alhucemas, de l’île d’Alboran et des îles Zaffarines.

(****) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/