L’Europe a laissé tomber l’Arménie dans son conflit qui l’oppose à l’Azerbaïdjan et à la Turquie. C’est la cruelle vérité. Aujourd’hui, les Arméniens sont obligés de se tourner vers l’Iran et vers l’Inde pour tenter de sauver leur indépendance menacée par une alliance entre la Turquie, l’Azerbaïdjan et le Pakistan (*). Malheureusement, un autre pays vient de la rejoindre. Ce pays c’est la Géorgie. Le 05 octobre, une réunion tripartite s’est tenue dans la capitale géorgienne, Tbilissi, entre les ministres de la défense de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan et de la Turquie et à débouché sur une déclaration de coopération militaire avec l’organisation de manœuvres militaires communes. Il s’agit une nouvelle fois d’une très mauvaise nouvelle pour l’Arménie. Certes, la Géorgie n’avait pas levé le petit doigt pour aider l’Arménie durant le conflit de l’automne 2020 mais au moins les Géorgiens étaient restés neutres. Désormais ce ne sera plus le cas. Le coup est rude. Il suffit de regarder une carte pour s’apercevoir que l’Arménie est quasiment encerclée. Les raisons du basculement de la Géorgie sont faciles à deviner. D’une part, les relations de la petite république du Caucase avec la Russie sont exécrables depuis la chute de l’URSS. Moscou a défendu militairement les indépendances autoproclamées de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. L’armée russe est toujours présente dans ces deux régions séparatistes. Et la Russie ne pardonne pas à la Géorgie de vouloir intégrer l’OTAN. En rejoignant l’alliance turco-azéri la Géorgie cherche une protection. D’autre part, Tbilissi n’est pas sans ignorer que Recep Tayyip Erdogan lorgne également sur une région du pays, dans le sud, l’Adjarie avec sa capitale Batoumi (**). Les autorités géorgiennes pensent qu’en rejoignant la Turquie dans son alliance régionale cela éloignera les tentations du président turc. Une naïveté désarmante.

De tous les pays européens, seuls la Grèce et Chypre ont tenté d’aider l’Arménie. Le 28 février 2020 la Grèce, Chypre et l’Arménie avait convenu d’un plan de coopération militaire trilatérale. Malheureusement, la Grèce et Chypre ne disposaient pas des moyens militaires pour venir en aide à l’Arménie lors du conflit de l’automne 2020 et le plan signé en février n’avait pas eu le temps de produire des effets positifs. Mais le 28 septembre un fait nouveau s’est produit. La signature d’un partenariat stratégique dans le domaine de la défense entre la France et la Grèce. Une alliance qui prévoit « une assistance militaire directe de la France vers la Grèce et inversement, en cas d’attaque par un pays tiers, même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances » (***). Même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances… Cette précision est tout sauf anodine puisqu’elle vise directement la Turquie membre de l’OTAN tout comme la France et la Grèce. La Turquie ne s’y est d’ailleurs pas trompée puisque dès le 01er octobre le ministère turc des affaires étrangères publiait un communiqué menaçant : « La poursuite par la Grèce d’une politique d’armement et d’isolement de la Turquie, au lieu de la coopération, est problématique et de nature à lui nuire à elle-même ainsi qu’à l’Union européenne et à menacer la stabilité et la paix régionale ». Quant au porte-parole du ministère turc des affaires étrangères, Tanju Bilgic, il a enfoncé le clou en considérant que le pacte est « une alliance militaire bilatérale contre la Turquie ». Ce en quoi il a parfaitement raison. Ces déclarations agressives cachent mal cependant le fait que les Turcs accusent le coup. Mais connaissant le caractère de Recep Tayyip Erdogan il ne faut pas exclure que la Turquie décide de tester rapidement cette alliance en multipliant les provocations en Méditerranée orientale.

Dans ces conditions, la détermination et l’ambition d’Emmanuel Macron (ambition que je partage) de construire une politique européenne de défense autonome vont sans doute traverser très rapidement une épreuve de vérité. J’estime que le meilleur moyen de s’engager en faveur d’une autonomie stratégique européenne, totalement indépendante de l’OTAN et qui soit capable d’assumer seule sa propre protection, consiste à élargir l’alliance franco-grecque. À Chypre bien entendu, qui fait l’objet de menaces perpétuelles de la part de la Turquie et dont une partie du territoire est occupé illégalement par 30.000 soldats turcs. Chypre, membre de l’Union européenne, qui tolère depuis trop longtemps qu’un pays membre de l’UE subisse une occupation militaire. Mais il convient également d’élargir l’alliance à l’Italie et l’Espagne. Et je ne vois pas comment, au regard de nos relation avec l’Arménie, de notre lien spécifique, de la menace existentielle qui pèse désormais sur ce pays, je ne vois pas comment nous pourrions ne pas l’inclure dans cette alliance. Son élargissement est le meilleur moyen d’imposer la paix dans la région. Peut-être même le seul. Enfin, l’inclusion de l’Arménie, au vu des développements récents dans le Caucase, permettrait de faire le lien avec l’Iran et l’Inde qui devraient, dans le cadre d’une politique européenne de défense autonome, devenir des partenaires privilégiés de l’Europe. Cette alliance de revers (****), déjà évoquée, étant le meilleur moyen de garantir nos intérêts au Proche-Orient et dans l’Indo-Pacifique.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2021/10/05/abandonnee-par-leurope-larmenie-tourne-son-regard-vers-teheran-et-new-delhi/

(**) https://europarabellum.com/2021/10/04/pourquoi-il-faut-prendre-recep-tayyip-erdogan-au-serieux/

(***) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/

(****) https://europarabellum.com/2021/10/02/la-tenaille-iranienne-ou-le-prolongement-oriental-du-retournement-des-alliances-dans-le-cadre-dune-politique-de-defense-europeenne-autonome/