Réunion le 04 octobre à Téhéran entre le ministre arménien des affaires étrangères, M. Mirzoyan, et le ministre iranien des affaires étrangères, M. Hossein Amir Abdollahian.

Lors du conflit de l’automne 2020 qui opposa l’Arménie et l’Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabakh, l’Arménie s’est trouvée isolée. L’Europe a regardé ailleurs, la Géorgie n’a pas bougé le petit doigt et si la Russie est intervenue, cela a été au dernier moment pour éviter un effondrement de l’armée arménienne et s’interposer entre les belligérants. En revanche, l’Azerbaïdjan a pu compter sur le soutien de ses alliés. Cela a été le cas de la Turquie avec la livraison d’armement sophistiqué, notamment des drones kamikazes, mais également par le transfert de milliers de miliciens djihadistes en provenance de Syrie. Moins connu mais tout aussi réel, le transfert depuis le Pakistan de djihadistes de mouvements islamistes qui luttent au Cachemire contre l’armée indienne. Recrutés à Peshawar puis expédiés au Haut-Karabakh via Bakou. Enfin, le soutien d’Israël n’a pas fait défaut aux Azéris avec également la livraison de drones de combat (*). On peut comprendre l’amertume des Arméniens tout comme leur profond sentiment d’abandon. Depuis la fin du conflit il y a un an la situation diplomatique et stratégique de l’Arménie ne s’était pas beaucoup améliorée. Du moins jusqu’au printemps. L’Europe ne bouge pas (à l’exception de la Grèce, j’y reviendrai dans un prochain article) et la Géorgie se garde bien de prendre position. Seul Moscou a conclu en août 2021 un accord de coopération avec Erevan pour moderniser l’armée arménienne qui en a grand besoin. En revanche du côté azéri la victoire a donné des ailes. En janvier 2021, l’Azerbaïdjan, le Pakistan et la Turquie ont renforcé leur alliance en se donnant comme objectif d’avancer vers une intégration économique mais aussi militaire. Cet accord s’est déjà matérialisé par des manœuvres militaires inédites en Azerbaïdjan. Cette alliance entre ces trois puissances sunnites renforce également le caractère confessionnel du conflit dans le Caucase Sud. Les menaces et les pressions auxquelles succèdent des offres de dialogue de la part d’Ankara et de Bakou maintiennent sur Erevan une stratégie de la tension permanente. Jusqu’à présent, encore sonné par sa défaite militaire et ses divisions politiques internes, Erevan n’avait que peu réagit. Il semble que cette période prenne fin et les regards de l’Arménie se tourne vers l’Orient. Ne voulant pas uniquement dépendre de l’aide versatile de la Russie, même si cette dernière est indispensable, l’Arménie est en quête de nouveaux alliés capables de contrebalancer l’axe Ankara-Bakou-Islamabad.

Le corridor indien

L’Inde n’a pas vu d’un bon œil l’alliance nouée entre le Pakistan, son ennemi stratégique, et l’Azerbaïdjan. Un lent rapprochement entre Erevan et New-Delhi s’était progressivement opéré à partir de 2019 lorsque le Premier ministre arménien, Nikol Pachinyan, déclara soutenir la position de l’Inde sur la question du Cachemire. Rappelons que le Pakistan de son côté refuse de reconnaître l’Arménie comme un pays… indépendant. Puis en 2020, l’Inde a signé un contrat avec l’Arménie pour la livraison de plusieurs radars militaires. Enfin, le 01er octobre 2021 on apprenait que le ministre arménien de la Défense, Arshak Karapetyan, avait reçu l’ambassadeur de l’Inde en Arménie Kishan Dan Deval. À l’issue de la rencontre ce dernier a affirmé que l’Inde désirait approfondir la coopération avec l’Arménie dans le domaine de la défense. Mais surtout, le 08 mars 2021 l’ambassadeur indien en Iran, Gaddam Dharmendra, annonçait le désir de son pays de voir l’Arménie intégrer le Corridor de transport international Nord-Sud (INSTC) devant relier l’Inde à Helsinki en Finlande (voir carte ci-dessus). Ce corridor qui contournera le Pakistan et qui doit passer par le port de Chabahar en Iran est la riposte de l’Inde au projet chinois des nouvelles routes de la soie. On comprend mieux maintenant l’attitude de l’Iran ces derniers jours qui a lancé des manœuvres militaires d’une ampleur inédite aux frontières de l’Azerbaïdjan (**). Pour que le corridor indien puisse atteindre l’Arménie depuis l’Iran encore faut-il que la frontière entre les deux pays reste accessible. Or, après la défaite de l’Arménie à l’automne 2020, celle-ci a du concéder l’ouverture d’un corridor entre la Turquie et l’Azerbaïdjan qui doit relier l’enclave du Nakhitchevan à Bakou et qui doit traverser le sud de l’Arménie. Mais Erevan refuse jusqu’à présent d’entamer les travaux, ce qui a poussé le président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, à proférer de sérieuses menaces : « La création du corridor de Zangezur répond pleinement à nos intérêts nationaux, historiques et futurs. Nous mettrons en œuvre le couloir de Zangezur, que l’Arménie le veuille ou non. Si l’Arménie le souhaite, nous résoudrons ce problème plus facilement, si ce n’est pas le cas, nous le résoudrons par la force. Le peuple azerbaïdjanais retourne dans le Zangezur occupé ».

Cette déclaration laisse à penser que l’Azerbaïdjan avec l’aide de ses alliés turcs et pakistanais envisage sérieusement l’occupation voir l’annexion de tout le sud de l’Arménie coupant ainsi Téhéran de toutes liaisons terrestres avec Erevan rendant ainsi le corridor caduque. Ajoutée aux autres raisons qui alimentent le mécontentement de l’Iran envers la Turquie et l’Azerbaïdjan (voir le lien précédemment cité) cette perspective a poussé les autorités iraniennes à réagir en déployant massivement son armée à sa frontière nord-ouest. Le 01 octobre, le jour même où il rencontrait l’ambassadeur indien en Arménie (voir plus haut), le ministre arménien de La Défense s’entretenait également avec l’Ambassadeur d’Iran en Arménie, Abbas Badakhshan Zohouri. Après l’entretien, le ministre arménien a tenu à souligner le rôle de l’Iran dans la garantie de la sécurité régionale. Et le 03 octobre, le secrétaire du Conseil arménien de sécurité, Armen Grigorian, affirmait qu’il n’était pas question d’accorder à l’Azerbaïdjan ou à quelque pays tiers (comprendre la Turquie) un corridor sur le territoire arménien. C’est également dans ce moment de crise entre l’Iran et l’Azerbaïdjan que le ministre arménien des affaires étrangères, M. Mirzoyan, est arrivé le 04 octobre à Téhéran pour rencontrer le ministre iranien des affaires étrangères, M. Hossein Amir Abdollahian. À l’issue de la rencontre ce dernier a déclaré que les deux pays avaient convenu de développer leurs liens politiques, économiques et culturels entre les deux pays et surtout que l’Iran ne permettrait pas à “quelque Etat étranger” de contrarier ses relations avec ses voisins, dont l’Arménie. CQFD. En réaction, Ankara et Bakou ont lancé ce 05 octobre de nouvelles manœuvres conjointes dans la région du Nakhitchevan à proximité de la frontière avec l’Iran faisant face ainsi aux divisions iraniennes déployées dans la région depuis une semaine. Dans ces conditions que peut faire l’Europe, ou à tout le moins l’alliance franco-grec ? Beaucoup plus qu’on ne le pense mais ce développement fera l’objet d’un prochain article.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2020/11/12/sachez-le-2/

(**) https://europarabellum.com/category/ilhan-aliyev/