À ceux qui pensent que j’exagère lorsque j’écris que le partenariat stratégique signé entre la France et la Grèce le 28 septembre (*) pourrait engager la France dans un conflit avec la Turquie, je leur demande simplement d’écouter Recep Tayyip Erdogan. Il y a cinq ans, en 2016, ce dernier a clairement exprimé son projet expansionniste. Dans un lyrisme qui lui est propre il expliquait que les frontières physiques de la Turquie sont bien différentes des frontières « du cœur », et que de nombreux historiens pensent que la Turquie devrait inclure Chypre, Mossoul (Iraq), Alep (Syrie), Batoumi (Géorgie) ou encore… Thessalonique (Grèce).

De simples paroles ? Je ne le pense pas. Que s’est-il passé concrètement depuis son discours de 2016 ? Observons les faits. La Turquie occupe depuis 1974 en toute illégalité le nord de Chypre en maintenant en permanence une force militaire de 30.000 hommes. Erdogan n’a cessé depuis 2019 de multiplier les provocations contre la République de Chypre, membre de l’Union européenne, et n’hésite pas à envoyer des navires de forage, soutenus par sa marine de guerre, dans la Zone économique exclusive de Chypre sous prétexte que son occupation illégale (au regard du droit international) du nord de l’île lui donnerait le droit d’exploiter les gisements de gaz au large des côtes chypriotes. Durant l’été 2021, le satrape d’Anatolie en déplacement dans le nord de l’île, a affirmé que « Nul progrès dans les négociations ne peut être fait sans accepter qu’il y a deux peuples et deux États ». Sa stratégie est simple. Il veut pousser la communauté internationale à reconnaître la partition de l’île. L’indépendance de la République turque du nord de Chypre (RTCN) précédant sans aucun doute dans son esprit l’annonce d’une annexion par la Turquie.

La Turquie occupe également le canton d’Afrin dans le nord de la Syrie. Région occupée majoritairement par des Kurdes au moment de l’invasion turque en 2018, ils ne représentent plus que 25 % de la population en 2021. Le canton a été rattaché administrativement à la province turque d’Hatay, limitrophe d’Afrin. Le drapeau turc flotte sur tous les bâtiments officiels du canton. La lire turque est la monnaie d’échange commerciale. Le réseau électrique du canton est rattaché à celui de la province turque et les programmes scolaires dépendent du ministère turc de l’Éducation. Bref, Recep Tayyip Erdogan applique au canton d’Afrin une version locale de l’anschluss. Dans l’indifférence générale. L’armée turque est également très présente dans la province d’Idleb au nord de la Syrie qui est limitrophe du canton d’Afrin. Dans cette enclave la Turquie a de nombreuses bases militaires dans lesquelles sont déployés des milliers de soldats. Début octobre, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont convenu de maintenir le statu quo dans la dernière province de Syrie où les djihadistes font encore la loi. Beaucoup se demande pourquoi Erdogan veut à tout prix empêcher la province d’Idleb de repasser sous l’autorité du régime de Damas. Il suffit pour cela de regarder une carte. La grande ville syrienne voisine de cette province porte le nom… d’Alep.

Au printemps 2021 la Turquie a lancé une vaste offensive dans le nord de l’Iraq. Officiellement pour lutter contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui a fait de cette région sa base arrière à partir de laquelle il lance ses offensives contre l’armée turque. Ankara reproche à Bagdad son inaction pour justifier son ingérence militaire dans un pays étranger en dépit des protestations des autorités iraquiennes. À la décharge de Bagdad, le Kurdistan iraquien est une entité politique autonome sur laquelle l’autorité du gouvernement central est faible pour ne pas dire quasiment inexistante. Avec cette offensive militaire, la troisième en quatre ans, la Turquie contrôle désormais un territoire de plus de 2.000 km2 dans le Kurdistan iraquien. Elle dispose de plusieurs bases militaires et par l’intermédiaire de ses drones elle frappe ses ennemis jusqu’à proximité d’Erbil, capitale du gouvernement régional du Kurdistan. Mais surtout, cette annexion rampante d’une partie du territoire iraquien lui permet de se rapprocher encore davantage de la deuxième ville du pays. Distante de seulement 150 km de la frontière turque cette ville porte un nom : Mossoul.

Concernant la ville géorgienne de Batoumi la première chose à en dire c’est qu’elle se trouve à moins de 20 kilomètres de la frontière turque. Rien d’insurmontable pour Recep Tayyip Erdogan lorsqu’on sait maintenant comment il se comporte en Iraq ou en Syrie. D’autre part, la Géorgie est un État faible dont le territoire est déjà gangrené par le séparatisme dans le nord du pays. L’Ossétie du Sud à déclaré son indépendance en 1992. En 2008 le gouvernement central a lancé une offensive militaire pour reprendre le contrôle de la région sécessionniste. Mais l’intervention de l’armée russe en soutien des Ossètes a mis en déroute l’armée géorgienne. Le même scénario s’est déroulé avec la région de l’Abkhazie qui a également déclaré son indépendance en 1992. Là encore, le soutien de la Russie aux séparatistes durant la guerre de 1992-1993 a permis à ces derniers de battre l’armée de Tbilissi. La Russie a reconnu l’indépendance des deux territoires et l’armée russe y stationne de façon permanente. Si demain Recep Tayyip Erdogan décide de lancer son armée pour s’emparer de la capitale de l’Adjarie qui pourra l’en empêcher ? La Géorgie ? Son armée serait bien incapable de mettre en difficulté celle de la Turquie. L’Arménie ? Erevan n’oubliera pas que Tbilissi n’a pas bougé le petit doigt lors du conflit qui l’opposa à l’Azerbaïdjan a l’automne 2020. La Russie ? Ses relations sont exécrables avec la Géorgie à qui elle ne pardonne pas son ambition de vouloir rejoindre l’OTAN. Quand Erdogan regarde une carte de la région, Batoumi agit sur lui comme un aimant.

Reste Thessalonique. Je pense que pour cette dernière ville Recep Tayyip Erdogan est dans la provocation pure. Il sait pertinemment qu’une offensive sur la Grèce continentale plongerait son pays dans un conflit qui dépasserait de loin les capacités de son armée. Prendre le risque d’attaquer Thessalonique cela serait prendre le risque de tout perdre et de placer la Turquie au ban des nations. C’est pourquoi je ne crois pas à une telle éventualité. En tout cas dans le cadre géopolitique actuel. En revanche, les visées de Recep Tayyip Erdogan sur de nombreuses îles grecques situées à proximité des côtes turques ne relève pas du fantasme comme l’a révélé la crise de l’été 2019. Cette dernière n’est pas étrangère à la signature le 28 septembre d’un partenariat stratégique dans le domaine de la défense entre la France et la Grèce. Cette alliance est destinée avant tout à contenir les menaces de la Turquie en Méditerranée orientale. Et vu de ce qui a été dit plus haut je pense qu’elle doit s’élargir à d’autres nations européennes comme Chypre, l’Arménie et la Géorgie.

Car il convient d’écouter et de prendre au sérieux l’impérialisme néo-ottoman de Recep Tayyip Erdogan puisque ses paroles sont corroborés par des faits tangibles. Les Européens feraient une lourde erreur si ils persistaient à vouloir ignorer ces signaux d’alarme. Bien menée par la France, le partenariat stratégique franco-grec pourrait même devenir l’embryon d’une politique européenne de défense autonome. Et la Méditerranée son cadre géographique d’expression. Car la Turquie n’est pas la seule menace pour les nations européennes. La désagrégation de la Libye avec les conséquences migratoires qui découlent de cette situation concerne directement l’Italie. Et les relations en dents de scie entre le Maroc et l’Espagne que cela soit à propos de Ceuta et Melilla ou de plusieurs îlots en Méditerranée sans oublier, là aussi, la question migratoire peuvent laisser espérer que d’autres nations intègrent cette alliance dans un futur plus ou moins proche.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/

(**) https://europarabellum.com/2021/07/25/et-pourquoi-se-generait-il/