En géopolitique il faut savoir distinguer le rêve du réel. L’homme a ses rêves, ses chimères. Le mien est connu. Je rêve d’une Europe unie de l’Islande à la Russie. D’une Europe indépendante, forte, capable de défendre ses intérêts géopolitiques vis-à-vis des autres puissances mondiales. Je rêve d’une Europe capable de reconquérir les territoires européens sous occupation turque (Thrace orientale, le nord de Chypre, la partie européenne de Constantinople). Je rêve d’une Europe capable de protéger les nations du Caucase face aux ennemis que sont la Turquie et l’Azerbaïdjan. Je rêve d’une Europe capable d’aplanir les tensions entre les nations européennes que cela soit en Irlande, dans les Balkans ou en Ukraine. Pas de guerre entre Européens. Les conflits fratricides seront proscrits. Ce rêve ne me quittera jamais. Voilà pour le rêve. Puis, il y a la réalité. La famille européenne est en train d’imploser devant nos yeux. Cette tragédie est alimentée par deux événements dont les Européens n’ont pas fini de mesurer toutes les conséquences pour ne pas avoir su y répondre.

Le premier c’est le Brexit. Il ne s’agit pas ici de stigmatiser la population britannique. Ce vote n’est pas le fruit du hasard. Année après année, Bruxelles a dévoyé le projet européen qui devait être à l’origine un projet identitaire pour et par les peuples européens. Elle a fini par le transformer en une entité mondialiste au niveau économique, cosmopolite au niveau identitaire et atlantiste au niveau géopolitique. Enfin, cette Union européenne est davantage une construction oligarchique et technocratique que démocratique. Alors oui, je peux comprendre le choix des électeurs. L’Union européenne d’aujourd’hui est un mauvais outil au service d’une mauvaise cause. Un outil dangereux devenu incontrôlable qui n’apprend rien de ses erreurs puisqu’en dépit de l’avertissement du Brexit, Bruxelles entreprend de diviser davantage les Européens en voulant contraindre des nations à obéir à son idéologie mondialiste. Ce n’est pas par le chantage aux subventions au détriment de leur identité que l’on poussera les nations européennes à s’unir.

Le second événement qui alimente l’implosion de l’Europe est la naissance de la nouvelle guerre froide opposant la Chine aux États-Unis. Devant le cataclysme géopolitique que va provoquer cet affrontement (*), l’Europe implose pour avoir été incapable de s’unir à temps. Ou à tout le moins pour être incapable de fixer un cap cohérent. Mais que voulez-vous, lorsqu’on est assez stupide pour faire de la Russie une ennemie, véritable suicide géopolitique pour l’Europe, alors qu’elle aurait du être au minimum votre alliée principale, il ne faut pas s’étonner ensuite de voir les nations européennes condamnées à devoir choisir un camp. Divisés, nous privant d’une alliance de poids, nous devenons des jouets entre les mains des deux géants. Le coup de Trafalgar qu’a constitué la naissance de l’Aukus à travers l’affaire du contrat australien sur les sous-marin, auquel il convient d’ajouter la duplicité de l’Allemagne (**) et le silence assourdissant de la quasi totalité des nations européennes sur le sujet, sont autant de signes de l’implosion de la famille européenne (***). Nous voyons la même logique se mettre en place dans les Balkans où chaque nation européenne, qui de la Chine, qui des États-Unis, est amenées à choisir son alliance (****).

Il est vain d’espérer un sursaut. Les Européens en dépit des nombreux signaux inquiétants pour leur sécurité, leur indépendance stratégique et la sauvegarde de leur identité refusent de voir la montée des périls. Sans doute faudra-t-il attendre qu’ils soient au bord du précipice pour qu’ils cessent de discuter sur le sexe des anges comme jadis les religieux byzantins alors que l’envahisseur turc assiégeait Constantinople. Sera-t-il trop tard ? Seul l’avenir répondra à cette question. En attendant ma réflexion me pousse à espérer que la France, qui est la seule nation européenne qui dispose encore d’un outil militaire efficace, finisse par prendre conscience que si elle veut reprendre son destin en main cela passe nécessairement par une sortie de l’OTAN, l’augmentation de son budget militaire, la production autonome de drones de combat et la sanctuarisation de son complexe militaro-industriel. Mais cela ne suffira pas. Elle doit également opérer un renversement des alliances. À ce titre la signature le 28 septembre d’un partenariat stratégique dans le domaine de la défense entre la France et la Grèce (*****) est un excellent début. Cette alliance destinée à contenir les menaces de la Turquie en Méditerranée orientale doit s’élargir à d’autres nations européennes. Je pense à Chypre, l’Arménie ou même la Géorgie. Elle peut devenir le premier d’une politique européenne de défense autonome.

Nous devons également renouer une alliance privilégiée avec la Serbie. Non pas pour relancer une guerre dans les Balkans mais pour contenir l’influence et l’ingérence de la Chine dans la région. Ce qui se passe là-bas est dramatique. Nous laissons Pékin agir à sa guise. Au-delà, la France doit se tourner vers Moscou afin de lui tendre la main. Je ne peux qu’approuver les propos du journaliste Edouard Roux qui a écrit le 23 septembre dans Valeurs Actuelles : « Pourquoi ne pas rejoindre les russes, développer des accords économiques et militaires avec le Kremlin, puisque l’Union Européenne est incapable du moindre sursaut (…) La Russie attend un rapprochement, quelque chose qui puisse lui donner plus de poids, rattraper son retard dans la course au pouvoir mondial. Nous n’avons plus d’alliés fiables, cet accord raté en est le plus précieux témoignage. Les États-Unis sont passés à autre chose, ils évoluent dans des sphères trop éloignées des nôtres, de nos préoccupations (…) Coopérer avec le Kremlin, c’est fermer les yeux sur la politique intérieur russe, c’est travailler sur les questions internationales main dans la main, rien d’autre. La France n’est plus en état d’imposer ce qu’elle souhaite, de demander à Poutine de se laisser aller à la démocratie ; elle n’a plus l’assise qu’elle avait jadis. Et c’est peut-être cela qui est le plus tragique dans cette histoire… » (******)

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/

(**) https://europarabellum.com/2021/09/23/la-duplicite-de-lallemagne-ou-la-veritable-histoire-de-la-crise-des-sous-marins-australiens/

(***) Le Danemark est allé jusqu’à faire part de “son incompréhension” vis-à-vis de la colère française.

(****) Sans oublier l’exemple significatif de la Lituanie durant cet été https://europarabellum.com/2021/09/25/ce-qui-se-cache-derriere-la-soudaine-rivalite-entre-la-lituanie-et-la-chine/

(*****) https://europarabellum.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/

(******) https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/roux-affaire-des-sous-marins-la-france-coule-les-usa-ricanent-lue-consent/