Ceux qui ont une culture cinématographique auront reconnu dans le titre de l’article un clin d’oeil appuyé au film « Mais où est donc passée la 7ème compagnie ? ». Mais trêve de plaisanterie, le sujet est on ne peut plus sérieux. Dans deux articles antérieurs j’avais milité en faveur d’une alliance stratégique entre l’Europe et l’Iran (*) et (**). À chaque fois, que cela soit dans l’article du 19 janvier 2021 ou dans celui du 20 août dernier, je soulignais les avantages d’une telle alliance pour les Européens : « nouer un véritable partenariat stratégique et économique avec l’Iran permettrait à l’Europe de mettre sur pied une alliance de revers redoutable à l’encontre de ses principaux ennemis (Turquie, Azerbaïdjan, Qatar). Si vis pacem, para bellum. Cette alliance résonnerait comme un sérieux avertissement dans toutes les capitales du moyen orient qui ont une fâcheuse tendance ces dernières années à piétiner les intérêts européens. Suivez mon regard…. ».

Bien entendu, le regard se tournait vers la Turquie et son président qui multiplie depuis deux ans les provocations, les menaces et les agressions à l’encontre de Chypre, de la Grèce ou de l’Arménie. Récemment encore, la Turquie a exercé une pression maximale à l’encontre d’Erevan en effectuant des manœuvres militaires impressionnantes en Azerbaïdjan et au Nakhitchevan en collaboration avec l’armée pakistanaise et azérie (***). Mais un événement imprévu est venu perturber la tranquille assurance de Recep Tayyip Erdogan. Depuis le 28 septembre, l’Iran a entrepris des manœuvres d’une ampleur inédite aux frontières de l’Azerbaïdjan et du Nakhitchevan. De nombreuses vidéos circulent sur internet qui prouvent l’importance des moyens déployés par Téhéran (chars, blindés, canons, obusiers, camions etc… mais également des drones et des hélicoptères). Inquiètes et surprises par cette initiative iranienne, la Turquie et l’Azerbaïdjan ont massé à leur tour des troupes le long de la frontière avec l’Iran.

Ces exercices militaires intitulés « Conquérant de Khaybar » semblent trouver leur origine dans le mécontentement de plus en plus prononcé de l’Iran vis-à-vis de l’Azerbaïdjan. Selon plusieurs médias iraniens, Téhéran considère l’ouverture du corridor de Zangesur comme une menace pour sa sécurité. L’ouverture de ce corridor entre la Turquie et l’Azerbaïdjan qui doit relier l’enclave du Nakhitchevan à Bakou doit traverser l’Arménie. C’est la conséquence directe de la défaite des Arméniens durant la guerre de l’automne 2020 (voir carte). L’Iran craint que ce couloir le coupe de l’Arménie. Mais en vérité la grande angoisse des autorités iraniennes est ailleurs. Depuis sa victoire sur l’Arménie, l’autocrate de Bakou, Ilham Aliyev, ne touche plus terre. Il est de plus en plus vindicatif. Ainsi concernant l’ouverture du corridor il n’a pas hésité à tenir un discours d’une rare agressivité envers Erevan : « La création du corridor de Zangezur répond pleinement à nos intérêts nationaux, historiques et futurs. Nous mettrons en œuvre le couloir de Zangezur, que l’Arménie le veuille ou non. Si l’Arménie le souhaite, nous résoudrons ce problème plus facilement, si ce n’est pas le cas, nous le résoudrons par la force. Le peuple azerbaïdjanais retourne dans le Zangezur occupé ».

Ainsi, le président azéri n’hésite plus à menacer d’annexer purement et simplement des territoires arméniens en les considérant comme les siens. Son nationalisme exacerbé, sans cesse encouragé par la Turquie, ne se manifeste pas qu’en paroles. Il se traduit également par des actes avec une multiplication des accrochages le long de la frontière avec l’Arménie conduisant, pas plus tard qu’au mois de mai, les forces azéries à avancer d’environ 3,5 kilomètres en territoire arménien. L’Iran ne voit pas ces développement d’un très bon œil. Jusqu’où la folie des grandeurs peut-elle pousser Ilham Aliyev ? Forte de 20 millions d’habitants, soit 25% de la population iranienne, la communauté azérie, localisée dans le nord-ouest de l’Iran, à proximité de l’Azerbaïdjan, représente en effet aux yeux de Téhéran un danger séparatiste. Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la soudaine démonstration de force de l’Iran dans la région. Face aux visées expansionnistes de la Turquie et de son allié azéri dans la région Téhéran envoie clairement le message qu’elle défendra ses intérêts. Et pour ce faire l’Iran a toujours veillé à garder une certaine neutralité dans le conflit opposant l’Arménie à l’Azerbaïdjan. Elle est favorable à un équilibre des forces dans le Caucase du Sud et ne tient pas à voir l’Arménie écrasée et dépecée au bénéfice de la Turquie et de l’Azerbaïdjan. Dans ces conditions, l’irruption de l’Iran sur la scène caucasienne est une divine surprise pour l’Arménie. Une chance à ne pas laisser passer car son intervention change la donne géopolitique dans l’ensemble de la région.

Enfin, la dernière raison expliquant le mécontentement de Téhéran envers Bakou réside dans les liens militaires qu’entretiennent l’Azerbaïdjan et Israël (****). Durant la guerre de l’automne 2020, Israël a grandement contribué à la victoire de l’armée azérie en lui fournissant de nombreux drones kamikazes israéliens. Ces engins ont infligé d’énormes dégâts à l’armée arménienne. Les drones Harop azéris, conçus par l’industriel israélien IAI, auraient notamment détruit des systèmes anti-aériens S-300 et Pantsir, des chars de combat T-72 etc…, etc… C’est près de 250 drones que l’Azerbaïdjan aurait acheté ces dernières années auprès des firmes israéliennes Aeronautics, Elbit Systems et IAI. L’Arménie qui ne possédait pas de telles armes destructrices n’a jamais été en capacité d’apporter une réponse appropriée. Ce n’est donc pas un hasard si Mohammad Pakpour, général de brigade et commandant des forces terrestres du Corps des gardiens de la révolution islamique depuis 2009, a déclaré le 29 septembre à propos de l’Azerbaïdjan : « Nous ne tolérerons pas la transformation du territoire d’un pays en un lieu sûr et une base pour la présence et les activités anti-sécuritaires des éléments du régime sioniste ». La hantise de l’Iran au-delà de cette coopération israélo-azérie est la constitution d’une alliance régionale entre Bakou, Ankara et Tel-Aviv. Les deux dernières capitales étant en froid depuis de nombreuses années, le président azerbaïdjanais s’est déclarée disposé, fin avril 2021, à abriter un sommet trilatéral si Ankara et Tel Aviv le souhaitaient pour renouer le dialogue.

Dans ces conditions, Emmanuel Macron doit avoir le courage et la lucidité d’aller au bout de sa logique. Sa politique de défense européenne autonome ainsi que le pivot stratégique que la France semble opérer vers la Méditerranée orientale afin de lutter contre l’expansionnisme turc (*****) doivent intégrer l’Arménie et trouvent naturellement leur prolongement géopolitique dans une alliance de revers avec l’Iran. Aucune nation ne veut se battre sur deux fronts. Aucune puissance ne peut tenir tenir très longtemps dans une telle configuration. La Turquie ne ferait pas exception. Cette alliance iranienne doit-être vue comme le prolongement oriental du retournement des alliances nécessaire au développement d’une politique de défense européenne autonome (******). Et si Emmanuel Macron hésite encore, ce qui se passe actuellement dans le Golfe Persique devrait convaincre la France qu’elle ne doit plus rien attendre des institutions de l’Union européenne qui non seulement ne comprennent rien aux enjeux mais qui de surcroît veulent pactiser avec nos ennemis. Ainsi, on apprenait le 01er octobre que le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, en visite aux Émirats arabes unis, au Qatar et en Arabie saoudite désirait renforcer la coopération européenne afin de lutter, cela ne s’invente pas, contre la radicalisation et l’extrémisme. Et cela alors que les deux derniers pays sont les principaux alliés des frères musulmans installés en Europe et qu’ils participent au financement des mosquées salafistes ou des associations islamistes présentes sur notre continent. L’imbécile…

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.wordpress.com/2021/01/19/les-europeens-devront-ils-remercier-joe-biden/

(**) https://europarabellum.wordpress.com/2021/08/20/les-europeens-ne-doivent-pas-pousser-liran-dans-les-bras-de-la-chine/

(***) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/22/caucase-du-sud-la-turquie-avance-ses-pions-leurope-detourne-le-regard/

(****) https://europarabellum.wordpress.com/2020/11/12/sachez-le-2/

(*****) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/30/la-france-est-elle-en-train-deffectuer-son-pivot-strategique-vers-la-mediterranee-orientale/

(******) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/19/aukus-seul-un-renversement-des-alliances-pourra-sauver-leurope/