À la manière des Américains dont le départ en Afghanistan et en Iraq est la conséquence du pivot de leurs forces armées et de leur diplomatie vers la zone indo-Pacifique entamé depuis 2006 (*), un départ des forces françaises du Mali ne serait-il pas le signal que la France effectue à son tour son pivot stratégique ? Si il est encore trop tôt pour l’affirmer, plusieurs indices vont néanmoins dans ce sens. Il y a d’abord eu l’annonce du président en juin 2021 d’une réduction des forces françaises stationnées au Mali qui passeront d’ici début 2022 de 5.100 hommes à 2.500-3.000. Cependant, la France n’est pas l’Amérique. Ses moyens militaires sont limités. À son niveau, un pivot stratégique nécessite un départ de l’ensemble des forces présentes au Mali. On peut ainsi s’étonner de la virulence avec laquelle les autorités françaises ont accueilli l’annonce des négociations entre le gouvernement malien et le groupe de mercenaires russes Wagner. Certes, les méthodes de ce groupe font couler beaucoup d’encre et sont très discutables. Mais après tout, à ce que je sache, nos dirigeants n’ont jamais fait autant de manière lorsque l’armée française côtoyait des mercenaires du groupe américain Blackwater ou du groupe britannique Global Risk Strategies présents tous les deux en Afghanistan et dont les bavures n’ont rien à envier à celles des mercenaires russes. Cela n’est-il pas un prétexte pour justifier un désengagement complet du pays ?

Le second indice mérite un récapitulatif des événements. En novembre 2019 Ankara signe un accord illégal avec le gouvernement libyen de Tripoli. En reconnaissance de l’engagement de la Turquie à ses côtés dans la guerre civile qui secoue le pays cet accord établit une Zone économique exclusive entre les deux pays qui comprend des îles… grecques. Emmanuel Macron est l’un des rares dirigeants européens à voir clair dans le jeu de Recep Tayyip Erdogan. Il est également l’un des rares à prendre ses responsabilités. L’incident naval qui a opposé le 10 juin 2020 la frégate française « Courbet » à la frégate turque « Oruçreis », aux larges des côtes libyennes dans le cadre de la mission internationale pour faire respecter l’embargo sur les armes en Libye, que ne respecte pas la Turquie, a été un facteur décisif dans sa prise de conscience. Déjà à l’époque l’OTAN et ses alliés européens avaient laissé tomber la France. L’été 2020 allait être marqué par une escalade des tensions en Méditerranée orientale et une dégradation des relations franco-turques. Le président turc multiplia les manœuvres militaires au large de Chypre n’hésitant pas à envoyer des navires de forage dans la Zone économique exclusive de Chypre sous prétexte que la présence turque dans le nord de Chypre avec 30.000 soldats (illégale au regard du droit international) lui donnait le droit d’exploiter les gisements de gaz au large des côtes chypriotes.

Mais Erdogan menaça également l’intégrité territoriale de la Grèce en tenant des propos d’une rare agressivité : « Ils vont comprendre que la Turquie est assez forte politiquement, économiquement et militairement pour déchirer les cartes et les documents immoraux. Ils vont comprendre, soit par le langage de la politique et de la diplomatie, soit sur le terrain via d’amères expériences (…) la Turquie et le peuple turc sont préparés à toute éventualité et à toute conséquence ». Quelques semaines auparavant la Turquie avait envoyé 18 navires de guerre au large de l’île grecque de Kastellorizo (qui par la grâce de son accord avec le gouvernement libyen faisait officieusement partie de sa Zone économique exclusive) ainsi qu’un navire de recherche d’hydrocarbures sous-marins. La Grèce répliqua en envoyant des soldats sur l’île de Kastellorizo et en affirmant que « La flotte grecque est prête à réagir”. Pendant tout l’été la Turquie multiplia les provocations et les menaces. Ce qui amena Emmanuel Macron à intervenir. Il fut le seul en Europe. Il annonça le 12 août 2020 le renforcement de la présence militaire française en Méditerranée orientale en dépêchant sur zone deux rafale ainsi que le porte-hélicoptères « Tonnerre » et la frégate « La Fayette ». Pour le président français le renforcement de la présence militaire française avait « pour but de renforcer l’appréciation autonome de la situation et d’affirmer l’attachement de la France à la libre circulation, à la sécurité de la navigation maritime en Méditerranée et au respect du droit international ».

Ce geste était la suite logique de sa déclaration du 23 juillet lorsqu’il avait critiqué les violations des souverainetés grecque et chypriote par la Turquie. Notons que le Pentagone s’inquiéta du déploiement militaire français en Méditerranée orientale. Ce qui revenait à le condamner. Encore une fois les États-Unis prenaient position contre notre pays. Lors d’une réunion du Med7 en Corse le 10 septembre 2020, regroupant la France, la Grèce, Chypre, l’Italie, Malte, l’Espagne et le Portugal, Emmanuel Macron adressa un message sans ambiguïté à son homologue turc en déclarant que « la Turquie n’était plus un partenaire » de l’Europe en Méditerranée. Les forces prenaient place sur l’échiquier. L’année 2021 commença sous les meilleurs auspices pour la défense européenne puisque le Parlement grec, tirant les conclusions des tensions de l’été, approuva l’achat de 18 avions de combat Rafale du constructeur français Dassault pour un total de 2,5 milliards d’euros. Les premières livraisons étant prévues dès cette année. Soulignons qu’à la différence de la Pologne, les Grecs ont eu l’intelligence de privilégier l’industrie européenne de l’armement. Athènes se méfiant sans doute des positions ambiguës de Washington vis-à-vis d’Ankara. Même si le président Macron est critiquable sur de nombreux aspects de sa politique il faut bien reconnaître qu’à l’échelle européenne il est un des rares chefs d’États à prendre conscience de la menace turque et à manifester sa solidarité civilisationnelle avec la Grèce et Chypre.

Puis est survenu le tremblement de terre de l’AUKUS. Je ne peux qu’inviter nos lecteurs à lire les nombreux articles que nous avons consacrés à la gifle diplomatique et stratégique infligée par les Etats-Unis et ses alliés anglo-saxons à la France (**). Partisan d’une autonomie stratégique de l’Europe et tirant la conclusion du camouflet reçu, que les Européens ne pouvaient plus compter sur Washington pour assurer leur sécurité, Emmanuel Macron a-t-il opéré un pivot stratégique ? Encore une fois il est beaucoup trop tôt pour être affirmatif. Mais un dernier indice est apparu le 28 septembre lorsque la France et la Grèce ont signé un partenariat stratégique dans le domaine de la Défense. Comment ne pas voir dans l’achat par la Grèce de trois frégates françaises et de six rafale supplémentaires pour plus de 5 milliards d’euros, un message adressé aux Américains et aux Turcs ? Emmanuel Macron n’a-t-il pas déclaré que cette vente contribuait « à la sécurité européenne et au renforcement de l’indépendance stratégique et de la souveraineté de l’Europe, et donc à la paix et à la sécurité internationales » ? Plus important encore, et rarement pointé du doigt par les médias, cet accord prévoit “une assistance militaire directe de la France vers la Grèce et inversement, en cas d’attaque par un pays tiers, même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances ». Même si celui-ci fait partie des groupes d’alliances… Cela vise directement la Turquie qui appartient à l’OTAN tout comme la France et la Grèce. Emmanuel Macron a scellé le 28 septembre une véritable alliance militaire avec Athènes qui peut entraîner la France dans un conflit avec la Turquie. La presse grecque ne s’y est pas trompée. Le journal Kathimerini titrant sur « Le nouvel équilibre en Méditerranée orientale » se réjouit que « L’accord stratégique – digue face à la Turquie – entre la France et la Grèce forme une nouvelle réalité”. Voilà qui doit être perçu par le Pentagone comme un joli bras d’honneur adressé par Paris à Washington.

En réalité, même si il présente sa politique sous les atours d’une autonomie stratégique européenne, Emmanuel Macron a compris avec l’AUKUS qu’il ne pouvait pas compter sur l’Allemagne dont la duplicité sur le sujet l’a profondément blessé (***) et encore moins sur le Royaume-Uni. D’autre part, cette duplicité allemande peut s’étendre à la question turque. Berlin n’a jamais condamné fermement les agissements d’Erdogan, même lorsqu’il insulta les autorités allemandes, et la présence d’une communauté turque forte de plusieurs millions d’individus sur son territoire limite grandement sa liberté d’action. Quant au Royaume-Uni, en dépit ou peut-être à cause de ses bases militaires à Chypre, il collabore avec Ankara pour lui donner un avantage stratégique majeur sur la Grèce (****). Tout se passe comme, si au-delà des discours officiels, Emmanuel Macron avait fait le deuil de ses espoirs dans les capacités de l’Europe à s’émanciper pour développer une défense européenne commune. Tout se passe comme si la France avait décidé d’agir unilatéralement pour concevoir sa propre politique européenne de défense. Reste à savoir si cette alliance est appelée à accueillir de nouveaux membres. On peut penser à Chypre bien entendu mais aussi à l’Arménie. Et quid de l’Italie ? Cette alliance saura-t-elle trouver sa place dans l’affrontement sino-américain qui se dessine sur notre continent (*****) ? Autant de questions qui feront que les mois et les années qui viennent seront passionnants.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/18/aukus-quand-leurope-sort-de-lhistoire/

(**) Il suffit de taper AUKUS dans la barre de recherche présente sur notre site.

(***) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/23/la-duplicite-de-lallemagne-ou-la-veritable-histoire-de-la-crise-des-sous-marins-australiens/

(****) https://europarabellum.wordpress.com/2021/02/06/verrat-treason-trahison/

(*****) https://europarabellum.wordpress.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/