La Lituanie vient de lancer une alerte concernant les smartphones chinois. Le 22 septembre le vice-ministre lituanien de la défense, Margiris Abukevicius, a conseillé à ses citoyens qui en possédaient déjà de s’en débarrasser purement et simplement. Il s’appuie pour cela sur un rapport d’experts qui explique que trois téléphones ont été analysés par le Centre national de cybersécurité lituanien : un Huawei P40, un Xiaomi Mi 10T et un OnePlus 8T. L’enquête aurait identifié de nombreux problèmes de sécurité, notamment la collecte des données personnelles des utilisateurs, mais également un élément bien plus surprenant puisque le rapport souligne que « Les téléphones Xiaomi peuvent filtrer les contenus de recherche contenant au moins 449 mots-clés en anglais liés aux sujets jugés sensibles pour Pékin ». Ces mots-clés, cela n’étonnera personne, portent sur le Tibet, Taïwan et les références à la démocratie. Plus grave encore, cette censure selon les experts peut potentiellement être activée à distance par le fabricant à l’insu des utilisateurs. À la suite de ce rapport les autorités lituaniennes envisagent une mesure radicale puisqu’elles étudient la possibilité de faire voter une loi interdisant l’achat des téléphones chinois.

Cette crise des téléphones s’inscrit dans un contexte déjà très tendu entre Pékin et Vilnius puisque la Lituanie a décidé cet été d’ouvrir sur son sol un bureau de représentation commerciale de Taïwan que Pékin considère comme une province rebelle lui appartenant. L’affront aux yeux des Chinois est d’autant plus fort que l’ouverture d’une représentation de Taïwan dans une capitale européenne est un événement inédit depuis 18 ans. Pékin a immédiatement rappelé son ambassadeur en Lituanie le 10 août puis a exigé le 11 août le départ de Chine de l’ambassadrice du pays balte. Il faut dire que le camouflet pour les autorités chinoises est réel. En donnant le nom de « Taïwan » et non de « Taipei » (du nom de la capitale de l’île) comme c’est le cas dans les 57 autres pays qui accueillent déjà un bureau commercial, Vilnius s’inscrit dans la même démarche diplomatique que les quinze pays qui accueillent une ambassade de « Taïwan » reconnaissant ainsi l’île comme un État indépendant. Un véritable casus belli pour la Chine.

Reste à savoir ce qui peut bien motiver la Lituanie à affronter la puissance chinoise sur un sujet aussi sensible qui n’apparait pas comme vital pour les intérêts de ce petit pays balte. Car en choisissant de nommer cette représentation commerciale « bureau taïwanais », la Lituanie savait pertinemment qu’elle allait devoir affronter le courroux de la Chine avec des représailles économiques et commerciales à la clef. Une première réponse à cette question est venue très rapidement des États-Unis puisque Washington s’est empressé d’apporter son soutien à Vilnius par l’intermédiaire du porte-parole de la diplomatie américaine, Ned Price, qui a exprimé la «solidarité» de son pays avec la Lituanie et «condamné les récentes mesures de rétorsion» de la Chine. Une seconde réponse est parvenue le 17 septembre lors de la visite à Washington du ministre lituanien des affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis. Celui-ci a notamment déclaré que « l’une des priorités de notre gouvernement est de soutenir les forces démocratiques dans le monde ». Cela ne vous rappelle rien ?

Durant sa rencontre avec le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, Gabrielius Landsbergis a également exprimé sa satisfaction de constater que les deux pays étaient « sur la même ligne » et que le sommet des démocraties convoqué par le président Joe Biden et qui doit se réunir les 9 et 10 décembre 2021 « peut être un moment très opportun ». Nous y voilà. Dans mes articles précédents j’ai souligné à de nombreuses reprises que l’Europe allait devenir le terrain de jeu de la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine. D’une part par l’incapacité des Européens de s’émanciper de la tutelle diplomatique et militaire des Américains en devenant une puissance indépendante capable de défendre ses intérêts géopolitiques. Ce qui passait notamment par une alliance avec la Russie. Et d’autre part en se montrant incapables d’opposer un front commun aux infiltrations chinoises dans les économies de nombreux pays européens, notamment dans les Balkans mais aussi en Italie ou au Portugal, ce qui permet à la Chine de mettre la main sur des infrastructures majeures ainsi que sur des fleurons industriels, financiers ou technologiques de l’économie européenne.

Dans ces conditions, lentement mais sûrement, la guerre froide opposant les États-Unis à la Chine amène les États européens à devoir choisir leur camp. La Lituanie a choisi l’alliance des démocraties défendu par Joe Biden tout comme l’Allemagne (*). D’autres suivront. La Serbie celui de la Chine tout comme la Russie et la Biélorussie auparavant. C’est une pure folie. Ce jeu des alliances risque d’entrainer l’Europe dans un conflit asiatique qui ne concerne pas directement ses intérêts. Cela va également accroître les fractures au sein de la famille européenne qui n’en avait vraiment pas besoin. Et surtout, à l’image de la première guerre froide dont l’épicentre était l’Europe mais qui avait vu les guerres se multiplier sur les continents périphériques, il est à craindre que l’Europe ne devienne l’un des continents périphériques de la nouvelle guerre froide dont l’épicentre est en Asie. La reprise des opérations de déstabilisation dans les Balkans est un premier indice. Et le 11 août dernier le quotidien nationaliste chinois « Global Times » proposait que la Chine se joigne « à la Russie et à la Biélorussie, les deux pays qui bordent la Lituanie, pour la punir ». Depuis, la Lituanie et la Pologne doivent faire face à une vague migratoire inédite en provenance de Biélorussie.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/23/la-duplicite-de-lallemagne-ou-la-veritable-histoire-de-la-crise-des-sous-marins-australiens/