Nous connaissions la perfide Albion. Mais comment qualifier l’attitude récente de l’Allemagne envers son partenaire français ? Le 20 septembre on apprenait en début de soirée par le compte Twitter du général allemand Eberhard Zorn qu’il avait rencontré dans la capitale allemande son homologue australien, l’amiral David Johnston, pour signer une nouvelle alliance militaire spatiale et qu’à cette fin les deux ministres avaient signé une lettre d’intention pour le « Partenariat spatial militaire ». Le général allemand ajoutait également qu’il tenait à saluer la coopération militaire entre Berlin et Washington à la suite de ses discussions 24 h auparavant avec le général américain Mark Milley portant sur les opérations conjointes et les projets d’entraînement entre les deux pays. Cette attitude pourrait déjà être qualifiée de cavalière vis-à-vis de Paris dans le contexte que nous connaissons. Mais comment la nommer lorsque le lendemain l’Allemagne apportait son soutien à la France par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas : « Je peux comprendre la colère de nos amis français. Ce qui a été décidé – et la manière dont cela a été décidé – est irritant et décevant. Pas seulement pour la France ».

Cette duplicité de Berlin n’est pas nouvelle. Elle remonte au sommet du G7 qui s’est tenu au Royaume-Uni entre le 11 et le 13 juin 2021. Elle a été parfaitement préparé en amont et Paris n’a rien vu venir. Le premier acte de la pièce remonte au 10 juin lors d’une réunion en prélude au G7 entre les ministres allemands des affaires étrangères et de la défense, Heiko Maas et Annegret Kramp-Karrenbauer et leurs homologues australiens Marise Payne et Peter Dutton. C’est durant cette réunion que la décision de nouer une alliance militaire spatiale entre les deux nations a été décidée. Mais bien plus importants sont les passages suivants : « Les deux parties se sont engagées à faire progresser la coopération bilatérale et régionale ainsi qu’un engagement multilatéral renforcé » et plus loin « Les ministres se sont engagés à intensifier leur coopération dans l’Indo-Pacifique, y compris avec des partenaires partageant les mêmes idées, à l’appui d’une région ouverte, inclusive et résiliente. Les ministres ont convenu que l’accent mis par l’Allemagne sur la mise en œuvre de ses nouvelles « Directives politiques pour l’Indo-Pacifique » pour intensifier son engagement offrait une opportunité importante pour renforcer la coopération dans la région. Les ministres ont discuté de la situation en mer de Chine méridionale et ont souligné le caractère central de l’UNCLOS. Les ministres ont réaffirmé l’importance de la liberté de navigation et de survol et que l’arbitrage de 2016 en mer de Chine méridionale est définitif et contraignant pour les parties. L’Australie a salué le déploiement d’une frégate allemande dans l’Indo-Pacifique au second semestre 2021 ».

Vous pouvez retrouver tous ces éléments dans les documents en bas de l’article, (*) et (**), aussi bien pour la partie allemande que pour la partie australienne. Le lendemain débutait le deuxième acte de la pièce avec l’ouverture du sommet du G7 auquel participait l’Australie invitée par Boris Johnson (***). Pour Joe Biden cette réunion devait être le point de départ officiel pour son projet d’alliance des démocraties destiné à s’opposer à l’expansionnisme chinois dans la zone indo-pacifique. Seul problème, Emmanuel Macron avait toujours exprimé sa plus grande réserve à ce sujet. Et cela s’est vérifié lors du G7. Le président français n’a rien cédé et a particulièrement insisté sur son refus d’un « alignement automatique sur Washington, en particulier dans l’affrontement avec Pékin » souhaitant « que nos partenaires reconnaissent cette nouvelle donne européenne et que nous sachions bâtir un nouveau partenariat avec les Etats-Unis, que nous puissions avoir aussi notre voie, communauté de valeurs mais indépendance quand il s’agit de notre stratégie à l’égard de la Chine ». Il a conclu en évoquant une Europe « qui a besoin de construire le cadre de son autonomie stratégique, en matière économique, industrielle, technologique, de valeur militaire ». Inutile de vous dire que ce discours n’a pas été du goût de la Maison Blanche ou des stratèges du Pentagone. Il fallait punir la France. D’autant plus qu’Emmanuel Macron avait réussi lors du sommet, du moins le croyait-il, à obtenir un soutien timide, mais soutien quand même, de l’Italie et de… l’Allemagne.

La même Allemagne qui trois jours auparavant s’engageait avec l’Australie à faire « progresser la coopération bilatérale et régionale ainsi qu’un engagement multilatéral renforcé » et à « intensifier leur coopération dans l’Indo-Pacifique, y compris avec des partenaires partageant les mêmes idées ». Le passage que j’ai souligné prouvant que l’Allemagne se disait prête à s’engager dans une alliance dans la zone indo-pacifique. Ainsi l’Allemagne disait une chose à l’Australie et disait son contraire à la France. Paris aveuglé par son « amitié » avec Berlin n’y a vu que du feu. Quelques jours plus tard, le 15 juin, le Premier ministre australien, Scott Morrison, venait conclure dans la cour de l’Élysée, le deuxième acte de cette tragédie diplomatique. Emmanuel Macron, tout sourire, lançait face aux caméras : « Nous avons poursuivi également la mise en oeuvre du programme de 12 futurs sous-marins qui représentent un pilier de notre partenariat et de la relation de confiance entre nos deux pays ». Présent à ses côtés le Premier ministre australien s’est bien gardé de le démentir sur le sujet.

Le troisième acte de la pièce se déroula à Washington le 21 juillet 2021 lorsque le président américain Joe Biden reçu la chancelière allemande, Angela Merkel, à la Maison Blanche. L’Allemagne venait recevoir le prix de sa duplicité envers son partenaire français. À la stupéfaction générale, le président américain accorda à l’Allemagne ce que ses prédécesseurs et lui-même avaient toujours refusé. Il donna son accord qui visait a entériner le projet de gazoduc Nord Stream 2 qui doit livrer à l’Europe, via un gazoduc passant sous la mer Baltique, le gaz russe. Ce projet, cher au cœur des Allemands mais combattu par les États-Unis qui y voyait un danger de dépendance de l’Europe envers la Russie, sera la compensation donnée à Berlin non seulement pour avoir rejoint le projet d’alliance des démocraties dans la zone indo-pacifique mais également pour qu’elle fasse contrepoids à l’influence de Paris afin de convaincre les autres nations européennes de rejoindre Washington dans sa croisade contre Pékin. Dans un remake de 2003 Joe Biden imitait Georges W.Bush « Ignorer l’Italie, pardonner à l’Allemagne, punir la France » (****). Lorsque Joe Biden avait donné son accord pour Nord Stream 2, je dois bien l’avouer, je me suis montré très naïf en voyant en Angela Merkel un homme d’État qui avait su défendre les intérêts de l’Europe. Il n’en était rien. Il faudra attendre le 17 septembre 2021, jour de l’annulation du contrat des sous-marins par l’Australie pour que Paris ouvre les yeux. La pièce venait de connaître son dénouement.

Laurent Dayona

(*) https://www.auswaertiges-amt.de/en/newsroom/news/2-2-australia/2465258

(**) https://www.minister.defence.gov.au/minister/peter-dutton/statements/australia-germany-22-ministerial-consultations

(***) Il invita également l’Inde, la Corée du Sud et l?Afrique du Sud.

(****) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/17/ignorer-litalie-pardonner-a-lallemagne-punir-la-france/