La décision prise lundi par le Premier ministre du Kosovo, Albin Kurti, a déclenché des affrontements dans le nord de l’ancienne province serbe. Celui-ci a en effet interdit l’entrée dans son pays des voitures immatriculées en Serbie. Les douaniers du Kosovo ont donc reçu l’ordre de retirer les plaques d’immatriculation serbes des véhicules entrant au Kosovo. Ce qui inévitablement a provoqué des violences dans le nord de la région, frontalière de la Serbie et peuplée majoritaire de Serbes, entre des forces spéciales kosovares déployées pour l’occasion et des manifestants serbes. Les policiers ont fait usage de gaz lacrymogènes devant la détermination des contestataires. Dans la soirée Belgrade a décidé à son tour de concentrer des forces spéciales près de la frontière ce qui a fait souffler un début de panique sur les chancelleries européennes.

Mais quelle mouche a donc piqué le Premier ministre du Kosovo ? Quelle urgence nécessitait de faire monter ainsi les tensions dans la région ? S’agit-il de la réponse du berger américain à la bergère chinoise suite aux violences au Monténégro (*) ? Il faut savoir que la Serbie est le pays des Balkans où les investissements chinois pour la construction ou la rénovation des infrastructures sont les plus élevés et dépassent ceux de l’Union européenne. Quant aux livraisons d’armes à Belgrade par Pékin (drones tactiques CH-92A pouvant être armés, système de défense aérienne chinois FK-3 etc…) elles se montent à plus de 3 milliards d’euros. Au fil des années les investissements chinois et les livraisons militaires ont fait de la Serbie le cheval de Troie de l’influence chinoise dans les Balkans. Si la Russie ne voit pas toujours d’un bon œil ce concurrent marcher sur ses plates-bandes, Moscou a cependant les poings liés par son alliance avec Pékin.

Pour le Kosovo c’est exactement l’inverse. Cette « créature » américaine, qui abrite la plus grande base militaire des États-Unis en Europe, peut-être considérée comme un protectorat américain au cœur de l’Europe. Le professeur de sciences politiques à l’université Lille II, Loïc Trégourès, ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare : « L’arbitre suprême, c’est l’ambassadeur des Etats-Unis. Tout le monde sait que les Américains commandent au Kosovo » (**). Et pour cause, la population et les autorités du pays n’ont jamais oublié qu’elles doivent leur indépendance à l’oncle Sam. Dans ces conditions difficile d’imaginer que les autorités de ce petit pays agissent en toute indépendance notamment lorsque leurs décisions touchent au fragile équilibre géopolitique dans la région. (***)

Quant à l’Union européenne elle se trouve marginalisée. Elle n’a que peu d’emprise sur les deux protagonistes qui n’appartiennent pas à l’Union européenne. Sa tentative de rapprocher les deux adversaires s’est soldée par un échec en juillet dernier. La rencontre à Bruxelles entre le Premier ministre du Kosovo, Albin Kurti, et le président serbe, Aleksandar Vucić ne débouchant sur aucun accord. Le Kosovo exigeait au préalable à toute discussion que Belgrade reconnaisse son indépendance ce que le président serbe a refusé catégoriquement. Ce qui a conduit Pristina à refuser l’idée d’un échange de territoire. Le président serbe voulant rattacher le nord du Kosovo, majoritairement peuplé de Serbes, en échange du Presevo, vallée de la Serbie majoritairement peuplée d’Albanais. Bruxelles qui a conditionné une éventuelle adhésion à l’UE à un véritable traité de paix entre les deux capitales se trouve dans une impasse. Pékin et Washington ont tout intérêt à maintenir ce statu quo qui leur permet de pérenniser leur influence dans la région.

Qui manipule qui et dans quel but ? Les nouvelles tensions au Monténégro et au Kosovo sont-elles les prémices d’événements plus graves à venir ? Réponse dans les semaines ou les mois à venir. Une chose semble cependant évidente, cela recommence à bouger dangereusement dans les Balkans.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/12/le-montenegro-au-coeur-de-laffrontement-sino-americain/

(**) https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/le-kosovo-sous-l-aile-protectrice-de-l-ami-americain_1987156.html

(***) Le Premier ministre du Kosovo a présenté sa brusque décision comme une mesure de réciprocité car les véhicules kosovars doivent changer leurs plaques à l’entrée en Serbie. Cela est vrai mais c’est le cas… depuis 2011 ! On ne lui fera pas l’injure de croire qu’il l’a découvert dix ans après.