La signature de l’AUKUS, scellant une alliance militaire anglo-saxonne dans la zone indo-pacifique au détriment des intérêts français, n’est que la conséquence logique d’une stratégie américaine qui a vu le jour au début de ce siècle. Beaucoup ont cru voir, à tort, l’évacuation de l’Afghanistan comme le symbole du déclin de l’Amérique face à une Chine triomphante. C’est une lourde erreur. Cette évacuation, même si sa réalisation fut précipitée et maladroite, s’inscrit dans la continuité d’une politique étrangère qui consiste à mobiliser toutes les forces des Etats-Unis dans un seul but : contenir l’expansionnisme de la puissance chinoise. Dans ces conditions, il n’y a plus la place pour des opérations de « distraction ». L’Afghanistan était une distraction. L’Iraq était une distraction, d’ou la récente annonce de Joe Biden du retrait des troupes américaines de ce pays d’ici la fin de l’année. La Syrie est une distraction et une annonce du retrait des forces spéciales de ce pays devrait logiquement intervenir. Mais plus important et peut-être plus inattendue, l’Europe est devenue une distraction. Je vais y revenir plus loin.

Les Américains ont rapidement pris conscience de la menace que faisait peser la Chine sur son hégémonie. Et contrairement à une idée fausse mais tenace ce n’est pas Barack Obama qui a initié le mouvement. Dès 2006 les priorités stratégiques des Etats-Unis connaissaient une inflexion majeure. À cette époque les Etats-Unis étaient déjà davantage préoccupés par leur futur affrontement avec la Chine que par le djihad international. L’exemple le plus frappant de cette bascule stratégique fut l’alliance nouée entre les Etats-Unis et l’Inde alors que s’opérait parallèlement un rapprochement entre la Chine et le Pakistan dont l’exemple le plus manifeste était le projet d’oléoduc qui devait partir du port pakistanais de Gwadar, pour rejoindre la Chine. À partir de ce moment les pièces du nouveau grand jeu diplomatique étaient déjà en place. « Nous avons fait l’histoire », c’est en ces termes que deux des principaux quotidiens indiens avaient choisi de qualifier l’accord de coopération nucléaire civile scellé le 02 mars 2006 entre le président américain Georges W. Bush et le Premier ministre indien, Mahmohan Sing. L’Inde devenant pour l’administration américaine une « alliée naturelle » promue au rang de partenaire stratégique. On mesure le chemin parcouru lorsqu’on se souvient que durant la Guerre froide l’Inde était l’alliée de l’URSS alors que le Pakistan était celui de Washington. Les Américains avaient conscience qu’il y allait de la suprématie américaine sur la Chine pour les prochaines décennies.

Cette visite du président américain dans la région du sous-continent indien concrétisait un renversement des alliances. Officiellement, le Pakistan restait l’ami des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme. En vérité, les Américains ne faisaient plus confiance ni à la société civile pakistanaise, ni au régime militaire en place. Ce pays de plus en plus instable, gangrené par un islamisme radical aux portes du pouvoir et dont l’influence ne cessait de grandir, y compris au sein des forces armées avait fini par lasser Washington. Un pays où les islamistes contrôlaient les régions frontalières de l’Afghanistan qui servaient de refuge aux talibans et aux terroristes d’Al-Qaïda pour harceler les troupes américaines. Un pays qui persistait à abriter et protéger des organisations terroristes. Dans ces conditions et dans la perspective d’un endiguement de la puissance chinoise un renversement des alliances s’imposait. La stratégie d’encerclement maritime de l’Empire du Milieu, mise en place à partir du Japon, de la Corée du Sud, de Taiwan, des Philippines et de l’Australie, souffrait de l’absence d’un contrepoids terrestre. Qui, mieux que l’Inde, pouvait remplir ce rôle ? L’alliance des Etats-Unis avec l’Inde indiquait clairement la zone géopolitique dans laquelle l’avenir du monde allait se jouer dans les prochaines décennies : l’Asie-Pacifique.

Puis est arrivé Barack Obama. L’élimination de Oussama Ben Laden en 2011 au Pakistan venait confirmer tout le mal que les Américains pensaient de ce pays qui se tournait vers la Chine d’autant plus que son rival indien s’était rapproché des Etats-Unis. Et ce n’est pas un hasard si c’est durant la même année 2011 que Barack Obama et sa secrétaire d’État Hillary Clinton lancèrent le projet du « pivot asiatique ». L’objectif ? Faire basculer l’essentielle des forces maritimes de l’US Navy, ainsi que le centre de gravité de la diplomatie américaine, vers l’Asie-Pacifique, au détriment de l’OTAN et de l’Europe. L’élimination du leader d’Al-Qaida devait permettre à propos de justifier ce basculement. Plus rien ne semblait pouvoir distraire les Américains de leur principal objectif : endiguer la puissance chinoise. Mais l’histoire est imprévisible. L’apparition des printemps arabes, la déstabilisation des régimes qui s’ensuivit et l’apparition d’un nouvel acteur du djihadisme international, l’État islamique, forcèrent les Américains à devoir disperser leurs forces et leur énergie. Un temps précieux fut perdu. Le successeur de Barack Obama, Donald Trump, au tempérament volcanique et imprévisible donna l’impression d’une rupture avec ses devanciers. Mais ce n’était qu’une illusion. En dépit d’une politique confuse et en apparence illisible Donald Trump poursuivit l’oeuvre de ses prédécesseurs. L’abandon des Kurdes en rase campagne face à la Turquie d’Erdogan, l’éradication du califat de l’État islamique ou les négociations directes avec les talibans (ce qui apparaissait inconcevable) pour se retirer d’Afghanistan n’avaient qu’un seul but : mettre fin aux « distractions » qui entravaient l’action des Etats-Unis contre la Chine.

Joe Biden s’inscrit complètement dans cette stratégie. Nous l’avons vu en Afghanistan et en Iraq. Mais plus surprenant peut-être nous risquons de le voir en Europe. Les Européens attribuèrent les menaces de Donald Trump de réduire les troupes américaines en Europe à sa personnalité fantasque. Là encore lourde erreur. Que cela soit ses propos sur l’obsolescence de l’OTAN ou ses interrogations sur la pertinence de maintenir la clause de défense mutuelle entre les pays membres de l’OTAN il était aberrant de n’y voir que les fanfaronnades d’un individu esseulé. Ce que l’on présentait comme une lutte à mort entre le milliardaire américain et ce qu’il est de bon ton de nommer « l’État profond » relevait davantage d’une divergence sur la forme que sur le fond. Les réflexions sur la stratégie de défense et la diplomatie des Etats-Unis n’ayant pas vocation à s’étaler sur la place publique. Est-on certain que Joe Biden soit différent ? Sur la forme oui. Sur le fond non. La brutalité du retrait d’Afghanistan sans aucune concertation avec ses partenaires européens et l’humiliation inédite infligée à un allié, en l’occurence la France, dont Washington n’a pas hésité à piétiner ses intérêts sans aucune compensation prouve qu’aux yeux des Américains l’Europe n’est plus une priorité.

Devenue un théâtre secondaire, l’Europe n’intéresse les Etats-Unis que dans le cadre de leur affrontement avec la Chine. C’est ce qui passe actuellement en Arctique où la rivalité avec l’empire du milieu ne fait que croître. D’ou la « boutade » méprisante de Donald Trump en août 2019 lorsqu’il proposa de racheter le Groenland au Danemark (*). Depuis, dans le cadre de l’OTAN et sous la pression de Washington, Copenhague a renforcé sa présence militaire dans le grand Nord en annonçant en février de cette année qu’il allait consacrer 200 millions d’euros à un renforcement urgent de ses capacités de défense dans l’Arctique. Somme considérablement pour ce pays. Engagement salué par le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, lors de sa visite au Danemark en mai dernier : « Nous partageons un engagement pour la sécurité dans l’Arctique, nous saluons très vivement la récente décision du Danemark d’investir dans sa défense arctique et nord-atlantique en lien avec les gouvernements du Groenland et des îles Féroé ». Même chose concernant le projet Nord Stream 2. Alors que toute la politique américaine a consisté depuis l’écroulement de l’Union Soviétique à affaiblir la Russie, notamment par une expansion croissante de l’OTAN, voilà que l’administration Biden décide brusquement de donner satisfaction à l’Allemagne et à la Russie en levant son opposition, et les sanctions économiques qui l’accompagnaient, au projet de gazoduc dans la Baltique (**). Là encore Washington a totalement ignoré les suppliques de ses alliés. À savoir l’Ukraine, la Pologne, la Suède et les États Baltes fermement opposés à ce projet.

Nous n’en sommes pas encore aux déclarations de Donald Trump sur l’obsolescence de l’OTAN mais on s’en approche. En contrepartie de son accord pour Nord Stream 2 les Etats-Unis attendent non seulement de l’Allemagne qu’elle rejoigne le projet « d’alliance des démocraties » chère à Joe Biden mais qu’elle fasse également contrepoids à l’influence de Paris pour convaincre les autres nations européennes de rejoindre Washington dans sa croisade contre la Chine. Plus prosaïquement le message envoyé aux Européens par les Américains est limpide : soit vous êtes avec nous contre la Chine, soit votre sort ne nous intéresse plus. Les deux alternatives consacrent la sortie de l’histoire des Européens dans la mesure ou ils n’auront d’autre choix que de subir les événements. C’est la suite logique de leur incapacité à s’émanciper de la tutelle américaine qui nécessitait la construction d’une nation européenne indépendante, unie, poursuivant ses propres intérêts géopolitiques. Ce qui se passe actuellement consacre le déclassement de l’Europe condamnée à n’être qu’un jouet entre les mains de puissances étrangères ou pire encore, un terrain d’affrontement (***). Les initiatives d’Emmanuel Macron aussi intéressantes soient-elles ne changeront rien à la situation. Trop peu, trop tard.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.wordpress.com/2020/12/30/rendre-sa-puissance-a-leurope-le-cas-groenlandais/

(**) https://europarabellum.wordpress.com/2021/08/03/auf-wiedersehen-und-danke-angela/

(***) https://europarabellum.wordpress.com/2021/09/12/le-montenegro-au-coeur-de-laffrontement-sino-americain/