Le 22 novembre j’écrivais que l’Europe risquait de devenir un lieu d’affrontement de la nouvelle guerre froide opposant les États-Unis à la Chine (*). je vous invite à le lire afin de mieux comprendre ce qui va suivre. Il y a quelques jours s’est produit un événement qui n’a pas fait les gros titres des médias. Cela s’est passé au Monténégro. Des centaines de manifestants s’étaient rassemblés dans la ville historique de Cetinje pour empêcher l’investiture du nouveau chef de l’église orthodoxe serbe. Des affrontements violents s’ensuivirent amenant la police à intervenir. Pourquoi ces troubles sont-ils brusquement intervenus dans un pays qui semblait en avoir fini avec les tensions ethniques et religieuses ? Voilà une question à laquelle personne n’a cherché à répondre. Et pour ce faire il convient de revenir quelques années en arrière.

En 2013 la Chine a présenté au monde son projet « Belt and Road Initiative » traduit en français par « La Nouvelle Route de la Soie ». L’objectif de Pékin étant de créer un réseau de voies maritimes, ferroviaires et routières reliant la Chine à l’Europe lui permettant de développer les échanges commerciaux, de sécuriser ses approvisionnements énergétiques et de contourner les routes existantes contrôlées par les États-Unis ou ses alliés. Pour atteindre le cœur de l’Europe les dirigeants chinois ont rapidement identifié les pays des Balkans comme leur cheval de Troie. Ces derniers rassemblent en effets toutes les « qualités » indispensables. Des pays en proie à des crises économiques et sociales importantes, des états faibles, une classe politique largement corrompue, des infrastructures routières médiocres et surtout un accès difficile pour nombre d’entre eux aux fonds de l’Union européenne. Bref, des cibles idéales pour la Chine. En 2014, le gouvernement du Monténégro signa un accord avec la société d’État chinoise CRBC et la banque publique chinoise EXIM pour la construction d’une autoroute devant relier le port monténégrin de Bar à Belgrade, capitale de la Serbie. Le tout pour un endettement d’un milliard de dollars. À l’époque personne ne s’est réellement inquiété d’une clause du contrat qui anticipait un potentiel défaut de paiement de la part du Monténégro. Celle-ci stipulait pourtant que dans ces conditions les autorités du pays devraient céder des portions du territoire monténégrin à Pékin comme le port de Bar, le plus grand port industriel des Balkans !!!

Cela ne doit rien au hasard. Lorsque les Chinois ont signé cet accord avec les autorités du Monténégro ils savaient pertinemment que ces dernières seraient dans l’incapacité d’honorer leurs engagements. Ainsi le calcul devant permettre aux droits de péage des véhicules de financer le projet était totalement fantaisiste puisqu’il se basait sur un véhicule toutes les trois secondes 24h/24, 7j/7 sur les… 14 prochaines années. Miodrad Lekić, président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale résume parfaitement le piège qui s’est refermé sur le pays dans un entretien au Figaro le 29 avril 2021 : « Les Chinois ne sont pas naïfs, ils savaient parfaitement que notre économie était très fragile, que nous aurions du mal à les rembourser : ils se sont protégés. Dans le contrat secret conclu avec le gouvernement du parti de Milo Dukanovic, ils ont exigé que toute contestation juridique soit du ressort du tribunal de Pékin. En cas de procès ou de litige, c’est à Pékin qu’il incombera de trancher. Voilà comment la Chine place ses pions, au Monténégro, dans les Balkans, mais également dans toute l’Europe ».

Et il est arrivé ce qui devait arriver. Au printemps de cette année le Monténégro, frappé de plein fouet par la crise sanitaire du covid alors que sa richesse repose essentiellement sur le tourisme, faisait valoir qu’il n’était pas en mesure d’honorer ses engagements et s’adressa en mars à la Commission européenne pour demander de l’aide pour rembourser son prêt. Si dans un premier temps Bruxelles opposa une fin de non recevoir arguant du fait que les citoyens européens n’avaient pas à payer pour les dettes d’un pays non membre de l’Union européenne, elle abandonna rapidement cette position de principe en prenant conscience des enjeux géopolitiques. Candidate à l’adhésion à l’Union européenne, membre de l’OTAN depuis 2017, la prise de contrôle de plusieurs infrastructures du pays par Pékin s’apparenterait à un véritable camouflet stratégique venant s’ajouter à la prise de contrôle par les Chinois du port grec du Pirée en 2016.

Dès lors une contre-attaque devenait indispensable. La Commission de Bruxelles, par l’intermédiaire du commissaire à l’élargissement, Oliver Varhelj, faisait part d’un changement de stratégie en notifiant au Monténégro qu’elle consultait ses partenaires « pour trouver des solutions réalisables concernant les projets d’investissement du pays afin d’assurer la soutenabilité de sa dette publique, ainsi qu’éliminer les risques des arrangements passés ». Cette position de l’Union européenne a immédiatement reçu le soutien des Etats-Unis si l’on en croit un article du Washington Post du 18 avril 2021 (**) dans lequel on apprenait que l’hypothèque de la Chine sur le Monténégro était une ligne rouge pour Washington et que la propagation de l’influence économique chinoise à travers des instruments financiers constituait une menace mondiale pour les intérêts sécuritaires et économiques des Etats-Unis.

Cette prise de conscience des Occidentaux ne tarda pas à se traduire par un acte fort. Le 08 juillet le gouvernement du Monténégro annonça qu’il était en passe de conclure un accord avec deux banques américaines et deux banques européennes afin de refinancer la dette contractée auprès de Pékin pour obtenir des taux d’intérêts inférieurs à 1 % contre 2 % actuellement et également réduire la couverture du risque de change d’une dette libellée en dollars alors que la monnaie du Monténégro est l’euro. Dans la foulée le Monténégro annonça le 21 juillet qu’il avait commencé à rembourser l’emprunt chinois en versant une première tranche de 27 millions d’euros. Alors, tout est bien qui finit bien ? Pas vraiment.

Tout d’abord le Monténégro est loin d’avoir remboursé sa dette qui se monte toujours à prêt d’un milliard de dollars. La prochaine échéance arrive dés janvier. Si l’accord avec les banques occidentales lui a permis d’obtenir un répit et d’écarter définitivement le péril du risque de change, le danger d’un défaut sur sa dette n’est toujours pas écarté. D’autre part, Pékin ne voit pas d’un bon œil l’intrusion des Occidentaux dans ses affaires et n’a pas manqué de rappeler qu’en cas de défaillance c’est bien un tribunal chinois qui tranchera et qui imposera à l’État monténégrin de céder des infrastructures à la Chine. Dans ces conditions doit-on voir derrière la reprise des troubles au Monténégro une influence étrangère ? La question mérite d’être posée surtout lorsqu’on s’intéresse au profil des émeutiers.

L’accord signé en 2014 entre Podgorica, la capitale du Monténégro, et Pékin fut de la responsabilité du gouvernement dirigé par l’homme fort du pays, Milo Dukanović. Selon des observateurs et experts de nombreux indices laissent à penser que l’accord conclu aurait pu faire l’objet de nombreux actes de corruption. Devenu président du Monténégro en 2018, il a vu son parti perdre le pouvoir aux législatives du 30 août 2020 après être resté sans interruption à la tête du pays depuis 1990. Ce véritable parrain de la politique monténégrine n’a jamais digéré l’affront. Depuis la présidence il mène une véritable guérilla au gouvernement, et son parti, le DPS, bien que relégué dans l’opposition est toujours très puissant et influent.

Les violences de Centinje ont débuté lorsque des individus armés répondant à un appel d’organisations « patriotiques » ainsi que du parti du président Milo Djukanović ont voulu empêcher par la force l’investiture du nouveau chef de l’église orthodoxe serbe. Bien qu’étant la religion majoritaire au Monténégro les opposants l’accusent de servir les intérêts de la Serbie relançant ainsi les tensions nationalistes dans le pays, dont un tiers des 620.000 habitants s’identifient comme serbe, et que l’on pensait appartenir au passé. Aux cris de « Ce n’est pas la Serbie » les manifestants ont érigé des barricades. Plusieurs protestaires n’ont pas hésité à tirer des coups de feu en l’air pour intimider les forces de l’ordre. Une fonctionnaire de 50 ans, nommée Saska Brajovic, a expliqué à l’AFP qu’elle était présente pour « témoigner de son amour pour le pays et (…) pour défendre sa dignité ». Les policiers ont utilisé les gaz lacrymogènes pour permettre l’accès au monastère et à la cérémonie d’avoir lieu. Deux policiers ont été blessés et huit manifestants arrêtés.

Nous pouvons noter plusieurs choses très intéressantes. Tout d’abord l’appel à manifester provient du parti du président Milo Djukanović. Ensuite, l’ancien chef de la police et actuel conseiller du président, Vesselin Veljović, a été arrêté sur place après avoir… lancé un assaut contre la police. Est-il possible d’imaginer que ce très proche de Milo Djukanović agisse de sa propre initiative ? N’a t’il pas plutôt été envoyé afin de rallier les forces de l’ordre eu égard à ses anciennes fonctions ? On peut au minimum se poser la question. On peut également s’étonner que ces organisations qui se proclament « patriotiques » ou que cette manifestante qui assure vouloir défendre sa dignité ne paraissent pas choqués par le contrat inique signé avec la Chine par l’ancien gouvernement dirigé par Milo Djukanović. Leur patriotisme et leur dignité se révèlent à géométrie très variable.

Vous l’aurez compris tout ça sent bon l’instrumentalisation. L’évêque Joanikije ne dit rien d’autre durant la cérémonie d’investiture lorsqu’il affirme que « Les divisions ont été artificiellement provoquées ». Même chose pour le Premier ministre, Zdravko Krivokapic, qui a demandé à « tous les citoyens honnêtes monténégrins à ne pas céder à la manipulation de ceux qui sont prêts à pousser les frères dans un conflit, afin de garder leurs bénéfices et privilèges ». Et la déclaration sidérante du président Milo Djukavović qui légitime la violence des manifestants ne peut que les renforcer dans leurs soupçons : « En abusant brutalement des ressources de l’État, principalement de l’armée et de la police, et en faisant un usage totalement inappropriée de la force contre la foule pacifique (sic) dans l’ancienne capitale royale monténégrine, le gouvernement monténégrin a obtenu l’intronisation violente (re-sic) du métropolite Joanikije contre la volonté de la grande majorité des habitants de Centinje et un nombre important de citoyens du Monténégro ».

A l’aune de cette déclaration et quelles que soient les intentions de Milo Djukanović et de ses potentiels commanditaires étrangers, il apparaît clairement que ce politicien athée exploite la religion dans le cadre d’une opération de déstabilisation du Monténégro. Dans quel but ? Est-ce pour obtenir la démission d’un gouvernement qui a dénoncé et révélé l’iniquité du contrat signé lorsqu’il était Premier ministre ? Est-ce pour protéger les intérêts financiers générés par cet accord et qui bénéficient essentiellement pour ne pas dire exclusivement aux entreprises du clan qui gravitent autour de sa personne ? Ou bien une puissance étrangère a-t-elle intérêt à ce que le piège de la dette se referme sur le Monténégro ? Peut-être un peu tout ça à la fois. Mais ce qui est indiscutable c’est que le Monténégro risque de devenir une propriété de la Chine si l’Union européenne n’arrive pas à aider ce pays balkanique à se sortir de l’étau financier dans lequel il s’est imprudemment, volontairement ou non, aventuré. L’Europe est bel et bien devenue un terrain d’affrontement de la nouvelle guerre froide entre la Chine et les États-Unis. Ce qui n’augure rien de bon. Seul l’unité de l’Europe, la prise de conscience des enjeux stratégiques et un rapprochement avec la Russie pourront palier à cette menace existentielle.

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.wordpress.com/2020/11/22/leurope-terrain-de-jeu-de-la-nouvelle-guerre-froide/

(**) Montenegro mortgaged itself to China. Now it wants Europe’s … (https://www.washingtonpost.com/gdpr-consent/?next_url=https%3a%2f%2fwww.washingtonpost.com%2fworld%2feurope%2fchina-montenegro-highway-nato-europe%2f2021%2f04%2f17%2f99a745b4-9ebb-11eb-b2f5-7d2f0182750d_story.html)