Je ne suis pas soupçonnable d’être un partisan de la politique d’Angela Merkel (*). Je ne lui pardonnerai jamais sa folle décision d’ouvrir les frontières européennes à l’invasion migratoire en 2015 ni ses concessions répétées vis-à-vis de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan. Mais l’accord qu’elle a signé le 21 juillet à Washington avec le président américain Joe Biden (**) démontre sa stature de femme d’État. En ne cédant pas aux pressions répétées des Américains mais également à celles de nombreux États européens (Ukraine, Pologne, États Baltes etc…) la chancelière allemande a parfaitement défendu les intérêts stratégiques de l’Europe. Cet accord entérine le projet de gazoduc Nord Stream 2 qui doit permettre de livrer à l’Allemagne et à différents pays européens le gaz en provenance de Russie via un gazoduc sous la mer Baltique. En échange, et pour sauver la face, Washington a obtenu que cet accord prévoit des sanctions européennes envers la compagnie russe Gazprom si celle-ci venait à fermer les robinets qui alimentent l’Ukraine. Mais l’essentiel est ailleurs et Vladimir Poutine l’a parfaitement compris en se déclarant satisfait de voir l’achèvement du gazoduc.

Car Angela Merkel a su tordre le bras de Joe Biden alors que toute la politique des Etats-Unis depuis trente ans consiste à empêcher tout rapprochement entre Moscou et Bruxelles afin de maintenir l’Europe sous la vassalité stratégique de l’Amérique. Elle a également su faire fi de l’opposition des nations européennes comme la Pologne traditionnellement hostile à la Russie ou de l’Ukraine que le tracé de Nord Stream 2 contourne lui faisant perdre ainsi tout moyen de pression sur Moscou ou de la Suède et du Danemark qui voient d’un mauvais œil le développement de la puissance russe dans la mer Baltique. De nombreux observateurs ne voudront voir dans la position de la chancelière allemande que la défense égoïste des intérêts allemands mais je pense qu’ils se trompent.

La victoire de la chancelière Angela Merkel doit être triplement saluée. Elle doit l’être au niveau environnemental tout d’abord car la combustion de gaz naturel devrait permettre de réduire de 50% les émissions de CO2 par rapport au charbon. Au niveau stratégique ensuite puisque contrairement aux affirmations ridicules de Washington et comme le souligne justement l’agence intellectuelle Telos, « la sécurité énergétique de l’Europe s’en trouverait au contraire renforcée avec une route d’approvisionnement supplémentaire, directe et plus sûre que le gaz naturel liquéfié (GNL) américain, trop soumis aux marchés — tandis qu’un gazoduc créerait nécessairement une relation commercialo-politique de très long terme et une réalité d’interdépendance entre le pays producteur et son client » (***). 

Enfin, sa victoire se situe également au niveau diplomatique. En signant cet accord avec Washington avant son départ de la chancellerie, elle a fait preuve d’un sens politique aiguë. Non seulement elle ôte à son successeur cette épine géopolitique du pied mais elle s’assure qu’il ou elle soit lié à cet accord. En effet, rien ne dit que le successeur d’Angela Merkel, fraîchement élu, aurait eu le charisme nécessaire et l’intuition stratégique indispensable pour défendre la position traditionnelle de Berlin sur ce sujet face aux pressions américaines. Cet accord est une toute petite étape sur le long chemin qui doit conduire Bruxelles à l’établissement de relations apaisées avec Moscou et à l’unification de la grande famille européenne. Mais c’est une étape essentielle. Alors le moment est venu de dire tout simplement à Angela Merkel « Auf Wiedersehen und danke ».

Laurent Dayona

(*) https://europarabellum.wordpress.com/2021/01/25/nord-stream-2-sera-til-le-cadeau-dadieu-dangela-merkel-a-leurope/

(**) https://www.lefigaro.fr/international/biden-menage-le-gazoduc-de-merkel-mais-irrite-moscou-20210721

(***) in https://www.telos-eu.com/fr/economie/nord-stream-2-gaz-climat-et-sanctions-americaines.html