Alors qu’un peu partout les médias européens se réjouissent ouvertement de la victoire de Joe Biden, alors que les dirigeants européens se précipitent pour féliciter le futur locataire de la Maison Blanche, je profite de la situation pour évaluer les conséquences pour notre continent de la non réélection de Donald Trump qui ne me paraît pas forcément une bonne nouvelle pour les Européens. En dépit de son caractère impulsif et ombrageux qui pouvait dérouter les diplomates compassés des chancelleries du Vieux continent, il avait eu le mérite d’ouvrir aux Européens un boulevard pour la construction d’une puissance européenne plus souveraine. En appelant à de multiples reprises les Européens à prendre leur responsabilité en assumant un effort financier plus important au sein de l’OTAN et en menaçant de réduire drastiquement les troupes américaines basées en Europe, le président américain a tendu la perche aux dirigeants européens qui prétendent vouloir développer une défense commune européenne. Malheureusement ceux-ci se sont révélés incapables de la saisir. Soit parce qu’ils ne le voulaient pas à l’image de la Hongrie, de la Pologne ou des Pays Baltes qui conçoivent leur défense uniquement sous le parapluie américain, soit parce que cela n’entre pas dans leur paradigme géopolitique à l’image de l’Allemagne où enfin, parce qu’ils furent incapables de convaincre leurs partenaires à l’image de la France. Sans parler du bouleversement que le Brexit a pu apporter dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres.

Impuissant à donner une impulsion historique pour développer les bases d’une défense commune, les Européens ont été tout aussi inefficace pour renouer des liens plus cordiaux avec la Russie alors que Donald Trump à la différence de tous ses prédécesseurs était prêt à se montrer globalement plus conciliant sur ce sujet en dépit de son hostilité affiché à l’encontre du projet de gazoduc nord stream 2 qui frappe directement les intérêts énergétiques des Etats-Unis. Aucune initiative n’est venue de Bruxelles pour se rapprocher de Moscou. Avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche on peut s’attendre à ce que cette fenêtre d’opportunité pour rapprocher la Russie de la maison commune européenne ne se referme pour longtemps. D’autant plus que l’on peut raisonnablement craindre une aggravation des tensions en Ukraine puisque Joe Biden n’a jamais caché son soutien à Kiev sur la double question du Donbass et de la Crimée alors que l’administration Trump s’est au contraire évertuée à ne pas jeter d’huile sur le feu sur ces questions sensibles.

Sur la mondialisation Donald Trump s’est avéré un allié à double tranchant pour l’Europe. Si cette dernière a du souffrir de la politique protectionniste du président américain du fait de la multiplication des taxes douanières sur de nombreux produits, il s’est en revanche avéré comme un aiguillon bienvenu pour les Européens dans leur lutte contre la Chine. Ces derniers avaient de nombreux griefs commerciaux contre Pékin mais ne voulaient ou n’osaient pas les formuler. Donald Trump, lui, a attaqué de front les Chinois. Verbalement mais surtout dans les faits en imposant des sanctions et des mesures de rétorsions drastiques à l’encontre de l’économie chinoise accusée entre autre de distorsion de concurrence. Derrière le taureau américain, les Européens ont progressivement osé élever la voix. Mais avec l’entrée dans le bureau oval d’un partisan du libre-échange et des délocalisations industrielles, il est à craindre que les résistances européennes à ce sujet soient vite balayées.

Si il est un sujet sur lequel le président Donald Trump a été nuisible pour l’Europe c’est sur sa neutralité bienveillante face aux agressions multiples de la Turquie en Méditerranée. Que cela soit sur l’ingérence turque en Libye et sa violation de l’embargo sur les armes vers ce pays, que cela soit sur ses violations de la souveraineté maritime chypriote concernant ses ressources gazières et ses menaces répétées envers des îles grecques ou encore, dernièrement, son appui militaire à l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, le président américain s’est montré indifférent envers les intérêts européens. Toutefois cette neutralité américaine aurait pu permettre aux Européens de s’affirmer en opposant à la Turquie un front commun et déterminé. Hélas, il n’en fut rien. Là encore cette opportunité ne se représentera pas de sitôt car je doute que Joe Biden se montre moins conciliant envers Erdogan.

En effet, l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche c’est le retour en force de l’État profond, des néo-conservateurs et de la politique traditionnelle des Etats-Unis dans les affaires du monde. C’est aussi le retour d’une vision américaine de l’Europe vue comme une alliée mais une alliée docile. Il suffit de voir la joie avec laquelle le secrétaire général de l’OTAN a félicité Joe Biden pour comprendre que cette organisation, dont la Turquie est un pilier, va reprendre toute sa place et son influence sur les affaires européennes. Cette conception servile des relations atlantiques rencontrera malheureusement sur notre continent un écho favorable pour tous ceux qui préfèrent le confort de l’aliénation aux risques de l’indépendance. Il me semble même entendre le lâche soupir de soulagement de certains dirigeants européens lassés d’être bousculés par Donald Trump qui avait le don de les mettre face à leurs responsabilités et… à leurs contradictions.

Lolicus